Sous-produits de désinfection des piscines : Documenter l’exposition et proposer des solutions

Sous-produits de désinfection des piscines

Combien le Québec compte-t-il de piscines ? Difficile à dire, car aucun registre ne les recense. La Société de sauvetage indique toutefois que plus de 18 000 travailleurs, majoritairement âgés de 16 à 24, agissent comme surveillants sauveteurs, moniteurs ou autres dans 3 000 bassins publics, dont près de 850 intérieurs. Ces travailleurs sont-ils exposés à des risques pour leur santé ?

C'est la question que l'Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail, secteur « affaires municipales » (APSAM), en collaboration avec des représentants d'associations du secteur aquatique et des partenaires syndicaux et patronaux des municipalités, a soulevée dans une demande de recherche sur le sujet à l'IRSST.

Pour sa part, alors qu'il participe à un comité d'experts qui étudie la présence de contaminants microbiologiques et chimiques dans le milieu des piscines en France, le toxicologue Robert Tardif, de l'Université de Montréal, déplore qu'il existe au Québec très peu de données sur ce sujet. Ailleurs dans le monde, scientifiques et législateurs s'en préoccupent depuis quelques années déjà. Voilà le contexte qui amène le spécialiste à dresser un portrait de l'exposition des travailleurs aux sous-produits de désinfection (SPD) des piscines.

L'équipe scientifique, qui inclut des chercheurs des universités de Montréal et Laval, prend d'abord des échantillons d'eau et d'air dans 41 piscines intérieures des régions de Montréal et Québec, puis visite une seconde fois huit de ces bassins afin d'y prélever des spécimens d'urine et d'air expiré de 35 travailleurs, à leur arrivée en poste et après une période d'activité donnée, pour déterminer leur degré de contamination biologique. « Ce qui nous a particulièrement frappés, c'est la très grande variabilité de la contamination entre les piscines, remarque Robert Tardif. Cela s'explique par leur configuration et leur fréquentation, très différentes. » L'étude révèle que la contamination environnementale des piscines s'avère relativement élevée par rapport à certaines normes en vigueur dans quelques pays européens, alors que la réglementation québécoise est muette à cet égard. « Il reste de la recherche à faire, souligne Robert Tardif, entre autres parce qu'on ne connaît pas encore jusqu'à quel point les travailleurs des piscines sont touchés. » Précisons que l'étude s'est limitée à examiner le cas de bassins intérieurs, mais n'aborde pas celui des installations extérieures ni des spas.

Que sont les sous-produits de désinfection ?

L'expression « sous-produits de désinfection » (SPD) désigne les substances qui résultent des réactions chimiques entre les produits de chloration ajoutés à l'eau et les matières organiques ou azotées qui y sont présentes, qu'elles proviennent du réseau d'eau potable qui alimente les bassins ou des baigneurs, sous la forme de sueur, de cheveux ou de peaux mortes, par exemple. Une centaine de ces sous-produits ont été identifiés et des méthodes d'analyse perfectionnées permettent maintenant de détecter ceux qu'on qualifie d'émergents, généralement présents en concentrations moindres. En termes de quantité, les trihalométhanes (THM) sont les plus importants, suivis des acides haloacétiques (AHA). Quant aux chloramines (CAM), les sous-produits les plus étudiés jusqu'à maintenant, il s'agit des substances qui émanent de la réaction du chlore, lesquelles sont responsables de l'odeur caractéristique que l'on perçoit dans les piscines. Qu'ils soient volatils ou concentrés dans l'eau, tous ces SPD peuvent avoir des effets sur la santé, notamment des problèmes cutanés ou respiratoires.

D'ici à ce que d'autres recherches clarifient le sujet, que recommandent les chercheurs ? D'abord, appliquer systématiquement quelques mesures simples, en mettant l'accent sur l'hygiène des baigneurs. Étant lui-même nageur, Robert Tardif constate en effet « que tous ne prennent pas une douche » avant d'aller à l'eau. Il s'agit aussi d'instaurer une stratégie permettant de combiner le traitement de l'eau et de l'air selon les conditions particulières de chaque piscine. Les gestionnaires de ces installations, en collaboration avec des experts en hydraulique et en ventilation, pourraient ainsi déterminer des moyens susceptibles d'améliorer la situation en optant pour des traitements de décontamination appropriés à la configuration de leur bassin et à sa clientèle. « On ne peut pas arriver avec une recette universelle, prévient le chercheur, parce que chaque piscine est particulière. La réalité des vieux bains et celle des piscines olympiques sont complètement différentes. »

Apporter plus d'eau au moulin

Pendant que l'équipe de Robert Tardif étudie la présence des SPD dans les piscines, les membres du comité de suivi de la recherche lui demandent d'examiner également l'efficacité de diverses techniques de traitement de l'eau de baignade. Les chercheurs élargissent donc leur champ d'action, grâce à la collaboration d'une installation de la région de Montréal, qui emploie 90 travailleurs et peut accueillir 300 baigneurs. Ils y prélèvent deux séries d'échantillons d'eau à six mois d'intervalle, une fois en présence de nageurs et l'autre, sans. « Cette piscine offrait différents moyens de diminuer, entre autres, la contamination par les chloramines, indique le toxicologue, et cette petite étude exploratoire nous a permis de mesurer l'effet d'une modification des traitements de désinfection sur les niveaux des sous-produits dans l'eau et dans l'air. » Les scientifiques ont évalué quatre techniques : 1° l'activation additionnelle du rayonnement ultraviolet (UV); 2° l'arrêt du dispositif de stripage (extraction des composés volatils de l'eau par entraînement à l'aide d'air et brassage de l'eau dans un bassin) combiné avec le maintien de la ventilation dans le bassin d'aération ; 3° l'arrêt du stripage de l'eau et de la ventilation ; 4° l'arrêt de la floculation (opération destinée à agglomérer les microparticules qui flottent dans l'eau et sont trop petites pour que le filtre les capte). Chacune offre des avantages et des inconvénients. Par exemple, le stripage de l'eau réduit la présence des contaminants volatils, mais peut causer des problèmes en cas de défaillance du système de ventilation.

« On ne peut pas généraliser les résultats de cette étude aux différents procédés de traitement ou aux risques sanitaires auxquels les travailleurs sont exposés », prévient Robert Tardif. Ses conclusions font cependant progresser les connaissances sur la dynamique des SPD, et posent ainsi un jalon important pour la suite des choses.

Se mouiller ou pas ?

Si la présence des sous-produits de désinfection peut s'avérer problématique dans certaines piscines, « il y en a plusieurs où elle ne pose pas de problème, souligne le toxicologue. Il ne s'agit pas d'être alarmiste, mais d'éveiller les esprits pour que tous soient plus vigilants, poursuit-il. C'est une situation qui doit nous préoccuper et non nous inquiéter ». Robert Tardif insiste sur la nécessité de sensibiliser les baigneurs à l'importance de respecter rigoureusement les règles d'hygiène. Les responsables des bassins publics doivent aussi être attentifs à la ventilation et au renouvellement de l'eau en fonction du nombre de nageurs. Les chercheurs préconisent que d'autres recherches approfondissent cette vaste question et que les instances concernées réfléchissent à la possibilité d'établir des normes sur les valeurs acceptables de la concentration de contaminants tant dans l'air que dans l'eau des piscines. Alors que la présence de ces mêmes contaminants dans l'eau potable est depuis longtemps réglementée partout dans le monde, pourquoi cela ne serait-il pas aussi le cas pour l'eau des piscines ?

Ce qu'en disent des partenaires

Les membres du comité de suivi de ces deux recherches souhaitent qu'une prochaine étude approfondisse la question des risques des sous-produits de désinfection (SPD) pour la santé des travailleurs. Ils croient également que l'implantation de normes sur les SPD devrait être envisagée afin de garantir la bonne qualité de l'eau et de l'air des piscines. Voici le témoignage de quelques-uns d'entre eux.

Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail, secteur « affaires municipales »

La vocation des piscines a beaucoup évolué ces dernières années, avec des activités (jeux d'eau, aqua spinning, etc.) qui sollicitent davantage le traitement de l'eau par rapport à leur conception originale. La première étude démontre que les sous-produits de désinfection en quantité importante peuvent occasionner des symptômes chez les travailleurs. Même si le constat avait été fait ailleurs dans le monde, il fallait le faire au Québec. La deuxième étude démontre l'efficacité relative des traitements, qui sont des procédés complexes, mais qui n'offrent pas de solution miracle.

Ces études proposent des avenues de solutions qui peuvent aider les gestionnaires à prendre la problématique en charge. Mais en l'absence de normes, le milieu est un peu laissé à lui-même face aux technologies que proposent les vendeurs de procédés de traitement et de produits chimiques. S'il y avait des normes, le milieu aquatique évoluerait, tout comme l'offre de solutions technologiques d'instruments pour mesurer les sous-produitsde désinfection.

– Élaine Guénette, conseillère en prévention

Les rapports de recherche mobilisent les acteurs autour d'une problématique difficile à comprendre et tous réalisent aujourd'hui jusqu'à quel point c'est complexe. Les travaux des chercheurs viennent appuyer les travailleurs et les gestionnaires de piscines. L'établissement de normes donnerait un cadre et des balises claires qui aideraient les municipalités à appliquer des règles, et ce serait le point de départ d'une solution. L'important, c'est qu'une première étude québécoise a fait le tour de la problématique en se préoccupant des travailleurs. Il faudra ensuite déterminer l'efficacité des éléments liés aux différents procédés de traitement de l'eau et de l'air des piscines.

– Amélie Trudel, conseillère en prévention

Ville de Gatineau

Ces recherches, c'est une lumière au bout du tunnel. Le problème de la qualité de l'eau et de l'air des piscines existe depuis toujours et l'on sait que cela a des effets sur la santé des gens qui y travaillent, mais ce n'est pas documenté. Je crois qu'avec ces études, on a fait environ la moitié du chemin, parce qu'il fallait d'abord identifier le problème. Il reste maintenant à trouver des solutions et j'ai hâte qu'une troisième recherche nous dise comment on peut l'enrayer ou l'éliminer. Je suis membre du CA de l'Association des responsables aquatiques du Québec qui, en collaboration avec l'APSAM et plusieurs autres organisations, prépare un guide sur la conception de piscines et ces rapports nous seront utiles. Je crois qu'il faut des normes et aussi des mécanismes d'évaluation de la présence des chloramines, ce qui coûte actuellement extrêmement cher. Même si elles sont préliminaires, ces deux études sont un bon début.

– Jean-Marc Lacroix, responsable des programmes aquatiques et représentant de l'Association des responsables aquatiques du Québec

Ville de Montréal

À la Ville de Montréal, on a déjà recensé divers problèmes, qu'on travaille à régler. Nous sommes très avantagés parce que nous avons un laboratoire, ce qui n'est pas le cas des autres municipalités. La Ville s'est dotée d'un plan directeur de ses installations aquatiques et d'un plan d'intervention qui indique les investissements et les démarches à faire pour améliorer diverses choses. On a ainsi créé un comité d'expertise qui réunit tous les intervenants spécialisés, aussi bien en économie d'énergie qu'en ventilation, en plomberie, etc., pour monter des plans techniques fonctionnels répondant aux différents besoins des arrondissements. Ces deux études nous appuient dans notre cheminement, et c'est pourquoi nous tenions à y participer. Il en faudrait une troisième sur l'analyse des paramètres dans l'air et sur les moyens d'améliorer la situation. Aussi, l'établissement de normes nous aiderait à encadrer les règles et à développer de l'expertise pour les respecter.

– Marie-Josée Leblanc, conseillère en planification, Service de la diversité sociale et des sports

Pour en savoir plus

TARDIF, Robert, Cyril CATTO, Sami HADDAD, Manuel RODRIGUEZ. Évaluation de l'exposition des travailleurs aux sous-produits de désinfection en piscine au Québec, Rapport R-860, 85 pages.

TARDIF, Robert, Cyril CATTO, Manuel RODRIGUEZ. Impact de quatre filières de traitement de l'eau en piscine sur les concentrations des sous-produits de désinfection : une étude exploratoire, Rapport R-859, 35 pages.