Principes pour le déplacement sécuritaire des bénéficiaires : Pourquoi est-ce difficile de les appliquer ?

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Les chercheurs ont observé que des balises temporelles claires et fixes, les heures de repas, par exemple, ont pour effet de condenser fortement la routine de travail des préposés. La toilette des patients doit être complétée avant le passage des médecins ou d’autres professionnels. Source:iStock

L’organisation et le rythme de travail des préposés aux bénéficiaires (PAB), ainsi que l’environnement dans lequel ils l’exercent, rendent difficile l’application de certains principes de santé et de sécurité (SST) de base qu’on leur a enseignés.

Les préposés qui travaillent dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) réalisent maintes activités d’assistance auprès des résidents en perte d’autonomie, tant physiquement que cognitivement, le tout sous la supervision des infirmières et des chefs d’unité de vie. On considère comme difficile le métier de ces préposés, qui consiste entre autres à assister les résidents, à les transférer d’un endroit à un autre et à leur donner des bains. En 2012, environ le tiers des lésions professionnelles déclarées dans ce secteur étaient associées à des personnes qui font ce type de travail.

« Ces statistiques sont d’autant plus surprenantes que les PAB connaissent les principes pour le déplacement sécuritaire des bénéficiaires (PDSB), croit François Aubry, professeur au Département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et chercheur au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Il s’agit d’une formation obligatoire, développée par l’Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur des affaires sociales (ASSTSAS). Ce sont de grands principes de sécurité couplés à des exigences bien précises de certains CHSLD, comme réaliser des activités de transfert avec un lève-personne en se mettant à deux plutôt que seul », décrit-il.

Les difficultés liées à la pratique de ce métier ne sont pas seulement physiques, comme l’indiquent le fort taux de roulement du personnel et le nombre élevé de jours d’absence du travail des PAB. « Les préposés aiment leur travail. En même temps, ils se disent épuisés », expose le chercheur. Parmi les principaux facteurs soupçonnés d’expliquer cette fatigue : le manque de temps pour accomplir adéquatement leurs tâches. Le rythme de travail est tellement accéléré que les préposés ont de la difficulté à les exécuter dans le délai requis. Par exemple, un PAB va effectuer des transferts de patients seul plutôt que de déranger un collègue pour le faire à deux. Le but de ces stratégies de régulation du temps ainsi créées : économiser de précieuses minutes, quitte à mettre la santé du préposé en danger. « S’ils n’agissaient jamais ainsi, les PAB ne pourraient pas accomplir leurs tâches dans le temps qui leur est attribué. D’une certaine manière, ils contreviennent délibérément aux règles qui leur sont imposées », reconnaît François Aubry.

La parole au personnel

Ces stratégies nuisent à l’application du PDSB, du moins en théorie. Pour le vérifier, François Aubry et ses collègues ont, depuis 2014, mené 22 entrevues semi-dirigées avec plusieurs intervenants de CHSLD, dont des PAB, des conseillers syndicaux, des préventionnistes, des infirmières et des gestionnaires d’établissement. Au total, ce sont plus de 91 heures d’observations cumulées dans trois CHSLD différents. Les scientifiques ont aussi procédé à des « autoconfrontations », c’est-à-dire des entretiens de réflexion de 30 minutes, avec des PAB à la fin de leur quart de travail.

Les résultats confirment les hypothèses des chercheurs. « Nous constatons que l’organisation générale du travail est incompatible avec l’application en bonne et due forme du PDSB par les préposés », conclut François Aubry. La présence de balises temporelles claires et fixes, les heures de repas par exemple, est l’élément principal qui ressort de l’étude. Ces balises ont pour effet de condenser fortement la routine de travail, souvent au prix d’une intense pression cognitive. « Les PAB savent qu’ils doivent avoir fini la toilette des patients avant le passage des médecins ou d’autres professionnels, ou le moment des activités. La productivité prime sur tout le reste, y compris la SST », fait-il valoir.

Il semble donc exister un fort décalage entre ce que les PAB apprennent dans leur formation en matière de SST et ce qu’ils font vraiment sur le terrain. « Lorsqu’elles arrivent sur le marché du travail, les recrues qui appliquent le PDSB à la lettre se font dire qu’elles sont en retard. On leur demande de se dépêcher, d’accélérer. Bref, elles se font pousser et implicitement encourager à couper les coins ronds », résume François Aubry.

L’environnement dans lequel travaillent les PAB contribue aussi à la non-application du PDSB. Parce qu’elles sont trop petites, encombrées, ou datent d’une autre époque, les chambres des résidents ne permettent pas d’en respecter les principes. Même constat en ce qui concerne l’équipement de travail. « On voit là une contradiction évidente entre les enjeux de productivité, ceux de SST et finalement ceux de fournir des milieux de vie conformes », souligne le chercheur.

Appels aux changements

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Le rythme de travail est tellement accéléré que les préposés ont de la difficulté à exécuter leurs tâches dans le délai requis. Souvent, ils vont effectuer seuls des transferts de patients plutôt que de déranger un collègue pour le faire à deux afin d’économiser de précieuses minutes. Photo:iStock

Pour François Aubry, il n’y a pas de doute : on ne peut plus ignorer la situation des PAB au Québec étant donné la grande quantité de données et de connaissances à ce propos accumulées au fil des années. Selon lui, les organisations gagneraient à donner davantage de latitude décisionnelle à ces travailleurs. « On devrait leur conférer une certaine marge de manoeuvre et une voix au chapitre dans les décisions relatives à la SST », propose-t-il. Une plus grande participation des PAB permettrait de « réduire les conflits entre enjeux de productivité, enjeux relationnels et enjeux de SST », peut-on lire dans le rapport.

Même son de cloche du côté de Pierre Poulin, conseiller à l’ASSTSAS, qui a participé au comité de suivi de l’étude. « Nous prenons en considération les recommandations relatives au réalisme du contenu de la formation PDSB », affirme-t-il. D’ailleurs, la formation est désormais enseignée dans des contextes qui ressemblent davantage à ceux auxquels les nouveaux préposés feront face. « Nous avons en outre prévu une initiation aux PDSB des supérieures des PAB, afin que la responsabilité de l’appropriation et l’application des principes soient partagées par tous les membres des organisations », ajoute-t-il.

Guy Laurion, vice-président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), plaide quant à lui pour une valorisation du travail des PAB qui, rappelle-t-il, sont les yeux et les oreilles des besoins des résidents. « Si l’on veut mieux mettre en valeur le métier, il faut reconnaître cette importance avec des gestes concrets, notamment par une véritable intégration aux équipes de soins et par la reconnaissance de leur formation, de leur expertise et de leur expérience. La charge de travail est parmi les facteurs non négligeables d’un taux élevé de TMS chez les PAB. Nous n’avons plus les moyens de ne plus faire de prévention », conclut-il.