Formations en manutention : est-il temps de revoir le contenu ?

Formations en manutention
Photo : IStock

Pas besoin de porter le titre de manutentionnaire pour effectuer des tâches de manutention manuelle. Les journaliers de même que les préposés aux bénéficiaires sont aussi appelés à déplacer des charges lourdes, comme des boîtes et des palettes, mais aussi des personnes. C’est ce qui explique que la manutention, qui est synonyme de grand stress physique, entraîne des débours importants. Par exemple, de 2003 à 2008, le Québec a consacré 100 millions de dollars pour indemniser les victimes d’accidents du travail reliés à la manutention.

La formation en manutention fait donc l’objet de nombreuses demandes de la part des milieux de travail. Ces dernières années, c’est surtout autour de l’approche dite « sécuritaire » que cet enseignement s’est cristallisé — dos droit, genoux pliés, base d’appui large, manutention sans hâte. Si ces conseils généraux sont efficaces dans un contexte de travail bien précis (charges lourdes au sol), ils sont loin de convenir à toutes les situations de manutention, explique Denys Denis, chercheur en ergonomie à l’IRSST.

« En plus d’être énergivores, ces techniques sont enseignées dans un contexte qui ne tient pas compte de la complexité des milieux de travail. En outre, elles font souvent l’objet de courtes formations théoriques aux contenus prédéterminés et exportables qui nuisent à la qualité globale des apprentissages », regrette-t-il. La science lui donne d’ailleurs raison : de 2007 à 2014, 5 revues de la littérature regroupant 77 articles scientifiques, statuaient que la formation en manutention est globalement inefficace. Autrement dit, l’approche et la formation classiques ne semblent pas remplir leur mission préventive.

Des nuances importantes

Ces conclusions méritent cependant d’être pondérées, estime Denys Denis. Selon lui, ce n’est pas la formation même qui doit être remise en question, mais bien son contenu. « Les méta-analyses n’ouvrent pas la boîte : elles se contentent de la juger à partir d’un certain nombre d’études considérées comme de bonne qualité, puisque menées en double aveugle, avec un groupe contrôle, et ainsi de suite », souligne-t-il. Cette méthode d’analyse d’inspiration biomédicale repose en outre sur l’idée qu’un traitement fonctionne. « Ce n’est pas nécessairement le cas avec la formation dont le contenu est hétérogène par nature », croit l’ergonome. Avec cet important bémol méthodologique en tête, Denys Denis et ses collaborateurs ont analysé de nouveau les conclusions des revues de littérature. Première surprise : les études retenues sont généralement avares de détails quant au contenu de la formation. « On remarque que plus la formation est complexe, moins les devis rigoureux d’évaluation caractéristiques des métaanalyses peuvent s’appliquer. Or, cette complexité est aussi synonyme de meilleurs apprentissages en général », nuance le chercheur.

Pour juger de la qualité des formations, quatre critères, soutenus par un cadre pédagogique théorique, ont été mis de l’avant : des contenus adaptés au contexte, l’engagement moteur, la pratique contextualisée et des transformations de la situation de travail en complément à la formation. Au final, les méta-analyses retiennent surtout les formations simplistes du type « dos droit, genoux pliés », synonymes d’inefficacité, mais méthodologiquement fortes quant aux devis permettant leur évaluation. Les formations complexes, qui respectent les critères énumérés, sont quant à elles rejetées. « On fait peu de cas des interactions des travailleurs avec leur environnement de travail, de même que des subtilités qui en découlent », commente Denys Denis.

Ces dernières années, la formation en manutention était principalement axée autour de l’approche « dos droit, genoux pliés, base d’appui large, manutention sans hâte ». elle ne convient cependant pas à toutes les situations.

Ces dernières années, la formation en manutention était principalement axée autour de l’approche « dos droit, genoux pliés, base d’appui large, manutention sans hâte ». elle ne convient cependant pas à toutes les situations.

Une nouvelle approche

Le constat est clair : un changement de paradigme en matière de formation en manutention est nécessaire. Denys Denis plaide pour un enseignement donné en complément à d’autres interventions. Le nom de cette approche : Stratégie intégrée de prévention à la manutention (SIPM). « En gros, nous préconisons plus de variabilité dans le contenu des formations. Les principes proposés permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans la réalité du manutentionnaire et d’ouvrir un dialogue entre le formateur et ce dernier », dit-il.

Ce nouveau programme de formation présenté dans le rapport R-1020 est axé sur la pratique. Il outille le manutentionnaire afin qu’il soit en mesure de lire la situation de la tâche à accomplir, d’exercer un jugement et d’y réagir en conséquence en adaptant sa technique de travail. « C’est comme au golf : pour être bon, bien sûr qu’il faut maîtriser son art, mais il faut aussi savoir choisir ses bâtons, analyser le terrain, adapter son élan selon la direction du vent. Il faut, en somme, faire preuve d’un riche répertoire moteur pour s’adapter à une foule de situations », illustre Denys Denis. En ce sens, cette pratique tranche avec l’approche traditionnelle. « Ce n’est pas en expliquant à quelqu’un comment frapper une balle de golf qu’il devient un meilleur golfeur. Il doit pratiquer. »

Attention toutefois : la Stratégie intégrée de prévention à la manutention est plus longue à implanter dans les milieux de travail. « C’est le prix à payer pour que l’intervention soit efficace. L’enseignement de principes généraux vite fait, bien fait, ne règle pas tout », conclut Denys Denis.