TMS et TMC - Vers de meilleurs outils d'évaluation de l'incapacité

TROUBLES MUSCULOSQUELETTIQUES ET TROUBLES MENTAUX COURANTS

Nous savons aujourd'hui que, pour favoriser le retour au travail, il est essentiel d'avoir une vision holistique du travailleur en tenant compte de ses dimensions affectives, cognitives, sociales et physiques en plus de bien connaitre tous les aspects de son activité professionnelle. Une évaluation multidimensionnelle de la personne, effectuée dès le début de sa prise en charge, contribue à améliorer l'efficacité des programmes de réadaptation et favorise le retour au travail. 

Conçu en 1997 pour des travailleurs souffrant d’un trouble musculosquelettique (TMS), l’Outil d’identification de la situation de handicap de travail (OISHT), qui prend la forme d’une entrevue structurée, permet justement aux cliniciens d’évaluer divers indicateurs de ces types de situations. Il s’agit, en fait, de facteurs pouvant expliquer le maintien de l’incapacité au travail d’une personne, classés en plusieurs catégories : l’état de santé antérieur et actuel, la douleur, les habitudes de vie, l’histoire sociofamiliale, la situation financière, l’environnement de travail, les perceptions et les attentes du travailleur. En 2010, l’OISHT a été adapté pour une autre population, soit celle de travailleurs absents du travail en raison de troubles mentaux courants (TMC), comme la dépression, l’anxiété généralisée ou le trouble d’adaptation. 

Une étude de validation scientifique

Marie-José Durand est professeure et chercheuse à l’École de réadaptation de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, chercheuse au Centre de recherche de l’Hôpital Charles-Le Moyne et titulaire de la Chaire de recherche en réadaptation au travail Fondation J. Armand Bombardier – Pratt et Whitney Canada. Elle travaille depuis plusieurs années au développement de l’OISHT.

« Au Québec, énormément de cliniciens ont adopté l’outil, car le besoin d’évaluer plus systématiquement les personnes en arrêt de travail est criant et essentiel. Mais nous n’avions pas encore complété les phases de validation. Nous cherchions à évaluer, dans notre étude, les qualités psychométriques des deux versions de l’OISHT. » La validation scientifique est une étape essentielle pour déterminer la valeur d’un instrument de mesure et pour s’assurer qu’il fait bien ce pour quoi il a été conçu. Auparavant, seule la validité d’apparence de l’OISHT avait été évaluée (jugements sur pertinence, format, compréhension, échelles de mesure).

Au total, 35 ergothérapeutes ont contribué à la dernière étude d’évaluation, ainsi que 290 participants, soit 140 ayant un TMS et 150 ayant un TMC, absents du travail depuis plus de 3 mois, mais moins de 2 ans. En plus de mener à l’amélioration des outils, l’étude a permis de dégager les facteurs de risque les plus significatifs qui nuisent au retour au travail en cas de TMS ou de TMC. « Dans la littérature scientifique, ces obstacles sont plutôt rapportés en fonction de questionnaires autoadministrés. Par exemple, on donne des questionnaires à 100 personnes, puis on analyse leurs réponses pour faire ressortir les éléments les plus importants. Dans notre étude, les obstacles ont été établis  à partir du jugement et du raisonnementclinique d’un ergothérapeute. C’est donc un professionnel de la santé qui perçoit que tel ou tel facteur empêche la personne de progresser et la maintient dans son incapacité au travail. Ce type de résultat avait rarement été publié jusqu’à maintenant.

« La première chose que nous avons faite, indique Marie-José Durand, a été d’examiner la qualité du construit sousjacent à l’outil. Nous nous sommes demandé s’il était possible de regrouper les ISHT en dimensions conceptuelles et de tenter d’en réduire le nombre d’éléments. À l’origine, l’outil demande une évaluation initiale d’une heure et demie à deux heures avec le travailleur. Nos résultats ont permis de dégager des dimensions semblables dans les deux versions, c’est-à-dire la représentation de la maladie, le jugement clinique en regard de la sévérité de la condition médicale et le nombre d’exigences élevées du travail. Cette analyse a permis de réduire de 20 % à 40 % le nombre d’éléments, selon les versions. Ainsi, l’outil sera à la fois plus facile et moins long à administrer. Par la suite, les chercheurs ont estimé la cohérence interne des dimensions conceptuelles à partir des résultats de la validité de construit. La cohérence interne nous informe sur le degré de cohésion, d’homogénéité entre les éléments. Les résultats montrent que la cohérence interne est bonne pour la version sur les TMS, mais plus faible pour la version sur les TMC. Nous nous sommes ensuite penchés sur la fidélité entre les juges, c’est-à-dire que si deux thérapeutes font passer un questionnaire à la même personne, obtiendront-ils les mêmes résultats ? Cette qualité est très importante, parce que si deux professionnels de la santé n’arrivent pas aux mêmes conclusions, cela pourrait signifier que l’outil présente d’importantes lacunes. » Pour les deux versions de l’OISHT, la fidélité entre les juges est qualifiée de modérée, ce qui est considéré satisfaisant. « Nous avons également exploré la validité convergente avec d’autres instruments de mesure. Pour l’instant, nous ne pouvons conclure que très partiellement sur cette qualité psychométrique puisqu’au moment de l’étude, il n’existait pas d’outil parfaitement comparable (outil étalon).

Ainsi, nous avons déterminé des coefficients de corrélation entre certains ISHT évalués par l’OISHT et les scores de questionnaires autoadministrés aux travailleurs ; les résultats montraient des associations positives. »

« L’administration de l’OISHT devient pertinente lorsque l’approche médicale de base ne répond pas, c’est-à-dire que, malgré le traitement, les travailleurs n’évoluent pas favorablement vers la reprise de leur travail. À ce moment, il est suspecté que d’autres facteurs, tels que les craintes de se blesser à nouveau, la perception de surcharge de travail, l’absence d’aménagements des tâches, soient présents et rendent complexe la situation, contribuant à maintenir l’absence du travail. Nous sommes alors loin de la blessure ou de la maladie initiale. L’OISHT est un outil de dépistage des facteurs de risque qui entrent en ligne de compte lorsque l’absence se prolonge. »
– Marie-José Durand

Des résultats inédits

« La recherche permet de rendre disponible un outil qui, malgré quelques faiblesses au chapitre de sa validité et de sa fidélité, reste une évaluation systématique de l’ensemble des facteurs de risque qui contribuent à l’incapacité au travail. Cette façon d’évaluer les travailleurs en tenant compte de différentes dimensions demeure une innovation. Actuellement, au Québec, pour les TMC, l’intervention est encore très souvent médicale, très peu axée sur les facteurs de l’environnement de travail. Cet outil est le premier qui en tient compte de façon systématique. Pour les personnes atteintes de TMC, les gens vont voir leur médecin et, parfois, un psychologue. Il y a beaucoup de données probantes en ce moment qui montrent que ce type de traitement est suffisant pour améliorer la santé, mais insuffisant pour ramener les gens au travail. Alors, même si les résultats montrent certaines faiblesses de l’OISHT-TMC, cela vaut la peine de continuer à y travailler, car l’approche qui consiste à évaluer les ISHT est prometteuse pour aider les personnes à reprendre leur travail. »

Améliorations et perspectives

« Manifestement, la prochaine étape consiste à réaliser une mise à jour des deux versions de l’OISHT. Les résultats de cette recherche permettent de faire des versions améliorées. En parallèle, il y a unbesoin pour les professionnels de la santé d’avoir une formation en ligne pour ces outils. Toutefois, dans le cas de l’OISHT en santé mentale, comme il est plus récent et qu’il a été moins utilisé, il faudra poursuivre les études. En effet, les éléments qui le composent ont davantage besoin d’être précisés. Nous allons donc l’améliorer en suivant les constats de la présente recherche, puis tester la deuxième version dans une prochaine recherche.

« Par ailleurs, l’OISHT a été créé au départ pour les TMS et nous avons constaté, avec les années et les différentes études, qu’il y avait des ISHT communs avec les personnes présentant des TMC. En fait, conclut Marie-José Durand, nos études récentes montrent également qu’il existe des similitudes avec les survivantes au cancer du sein et le processus de retour  au travail. Dans l’avenir, on pourrait penser à développer un outil unique transdiagnostic. Peu importe le problème de santé, il pourrait y avoir un seul outil semblable à l’OISHT qui évaluerait les facteurs contribuant à l’incapacité au travail et qui soutiendrait les professionnels pour élaborer des interventions individualisées.»