Horaires de travail atypiques : l’horloge biologique doit se mettre à l’heure

La nuit, le corps réclame le lit, les yeux se ferment. Conduire exige de lutter contre le sommeil. Selon la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), la fatigue au volant est la troisième cause de décès sur les routes du Québec.

Le 6 novembre 2014, la SAAQ a organisé une journée d’information sur la fatigue au volant.Diane B. Boivin, professeur de médecine à l’Université McGill et directrice du Centre d’étude et de traitement des rythmes circadiens de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, a présenté une conférence intitulée Horaires de travail atypiques, fatigue et sécurité routière. Mais la fatigue liée aux horaires de travail atypiques ne se manifeste pas seulement sur la route. Lorsque la fatigue altère la vigilance et les réflexes, tous les métiers sont concernés.

L’être humain est un animal diurne, rappelle Diane B. Boivin en ouvrant sa conférence. Il est en quelque sorte biologiquement programmé pour être éveillé le jour et dormir la nuit. Ce programme est commandé par une horloge biologique, structure nichée au creux du cerveau, qui à son tour orchestre les activités de la journée. L’horloge biologique est sensible aux signaux environnementaux, et principalement à la lumière. Au fond de l’œil, la rétine perçoit la lumière et la transmet à l’horloge biologique. Cela se traduit par diverses fonctions physiologiques qui suivent un rythme circadien d’environ 24 heures. Ainsi, la nuit, pendant le sommeil, le corps sécrète de la mélatonine, une hormone qui favorise le sommeil. La sécrétion de cortisol, hormone impliquée dans la réponse au stress, varie au cours de la journée, avec un pic au petit matin, au réveil. En phase avec ces productions d’hormones, certaines périodes de la journée sont propices ou défavorables au sommeil. « Un peu avant l’heure habituelle du coucher, c’est difficile de s’endormir », fait remarquer Diane B. Boivin. Inversement, les périodes autour de 4-6 heures le matin et de 13-15 heures l’après-midi sont propices au sommeil. Le travailleur de jour connaît bien cette petite fatigue d’après dîner. Si ce même travailleur de jour change d’horaire et commence un travail de nuit, il va devoir travailler à contre-courant de ses rythmes biologiques. « Il se met au lit au matin quand il sécrète beaucoup de cortisol, qui est une hormone de stress, et il est réveillé quand il sécrète de la mélatonine, qui est une hormone plus sédative. Ce n’est pas idéal », décrit Diane B. Boivin. Il est désynchronisé, comme en décalage horaire par rapport à son rythme naturel. Son sommeil se déstabilise et perd en qualité, ce qui se traduit par un ensemble de symptômes. Les premiers à se manifester sont d’ordre psychologique, comme une certaine irritabilité et des interactions difficiles avec les collègues ou des clients. Ces comportements sont ambigus, car ils ne sont pas attribués d’emblée au manque de sommeil. Or, ils sont le prélude à d’autres symptômes, comme des troubles de la concentration, un jugement altéré avec prise de décisions difficile et des micro-endormissements qui seront susceptibles d’entraîner des erreurs et des accidents. « La fatigue affecte les facultés mentales et physiques et peut amener des incidents », résume Diane B. Boivin. Si un imprévu se présente et requiert une rapidité d’exécution, les réflexes risquent d’être mal ajustés. C’est le cas du camionneur qui cogne des clous au volant. « C’est un bon conducteur, il conduit depuis 20 ans, il est sur le pilote automatique, dépeint Diane B. Boivin, mais s’il y a un obstacle devant lui, il doit sortir de son comportement automatique et réagir à l’imprévu. Il peut en résulter un accident même s’il a les yeux ouverts ».

La fatigue, c’est comme l’alcool

Pour illustrer l’effet de la fatigue sur les risques d’accident, la chercheuse évoque une étude australienne qui compare la durée d’éveil et la prise d’alcool sur la capacité à effectuer un test d’attention. Après 20 heures d’éveil, les performances au test peuvent être équivalentes à celles obtenues avec 0,04 g d’alcool dans le sang. « Les facultés peuvent être affaiblies par la fatigue comme elles le sont par l’alcool », conclut Diane B. Boivin. Mais comme elle le fait remarquer, « on n’a pas de test de “fatiguémie”, comme on a un test d’alcoolémie ». L’effet de la fatigue sur la baisse des facultés est appuyé par une étude américaine qui rapporte que le nombre d’accidents fatals subis par des camionneurs varie en fonction de l’heure du jour. « Il y a une augmentation significative en fin de nuit et après l’heure du lunch. Ces moments correspondent aux heures propices au sommeil », décrit Diane B. Boivin. Citant une autre étude, elle précise que 31 % des accidents fatals chez les camionneurs seraient attribuables à la fatigue et que 70 % des incidents et des accidents de train résul-teraient d’une baisse d’attention. « Ces phénomènes surviennent dans d’autres environnements de travail », estime la chercheuse, soulignant que la fatigue et le manque d’attention sont des causes importantes d’erreurs humaines auxquelles on attribue 80 % des accidents industriels.

Si conduire avec des facultés affaiblies par l’alcool ou la fatigue augmente les risques d’accident de la route, la logique suggère que travailler avec les facultés affaiblies par la fatigue augmente les risques d’accident de travail. Dans le cas des accidents de la route, « de plus en plus de cas portés devant les tribunaux reconnaissent la fatigue comme un risque qui aurait pu être prévenu », rapporte Diane B. Boivin. Alors, la fatigue associée aux horaires atypiques devient aussi un facteur de risque d’accident de travail à prévenir et à gérer.

Prévenir la fatigue au travail

Les horaires atypiques ne disparaîtront pas. La nuit, des pilotes font décoller des avions, des camionneurs transportent des marchandises, des ouvriers refont la chaussée, un barman sert des boissons à des clients qui vont sortir du bar fatigués et éventuellement éméchés... « La société fonctionne sous le couvert de la fatigue et il va y avoir des risques associés à la fatigue et des risques d’accident. Penser autrement, c’est faire l’autruche, insiste Diane B. Boivin. Des urgences cardiaques, des décès subits, des accidents de la route surviennent à des moments inappropriés pour la physiologie humaine et l’équipe médicale doit opérer à un moment où elle devrait plutôt dormir, alors elle courra le risque de faire des erreurs. Il faut gérer ça. »

C’est pour cette raison que, même si elle reconnaît qu’une bonne période de sommeil d’environ huit heures est préférable à deux périodes de moindre durée, Diane B. Boivin mentionne que la récupération par le sommeil peut se faire par plusieurs périodes de sommeil au cours de la journée, phénomène fréquent chez les travailleurs par quarts. « Quand on gère une équipe qui doit travailler 24 heures sur 24 et répondre à des appels urgents au milieu de la nuit, il faut être flexible sur cette notion. Il faut dormir à tous les moments possibles si on veut pouvoir gérer le travail qui va se présenter dans des temps inappropriés », soutient-elle.

Dans ce contexte, la gestion de la fatigue devient une responsabilité partagée entre l’employeur et l’employé. « L’employeur a la responsabilité de fournir des horaires de travail pour permettre à ses travailleurs de récupérer suffisamment, et l’employé a la responsabilité, dans ses périodes de repos, quand il n’a pas à travailler, de récupérer le plus possible ». Le travailleur devra aussi savoir reconnaître l’apparition des symptômes du manque de sommeil, juger de la sévérité de sa fatigue et estimer si le risque d’accident devient trop élevé.

Dans certains cas, l’exposition à la lumière peut être manipulée pour aider les travailleurs à s’ajuster à leur horaire et à prévenir la fatigue. L’idée est de soumettre le travailleur à un traitement lumineux pendant son quart de travail de nuit pour amener son horloge biologique à se conformer à son horaire de travail. Diane B. Boivin a réalisé deux études auprès d’infirmières et de policiers. Exposées à une lumière vive en début de leur quart de travail, les infirmières de nuit ont décalé leur horloge biologique pour la synchroniser avec leur période de travail. Lors d’une expérience similaire, des policiers ont porté des lunettes orangées le matin pendant sept quarts de travail consécutifs et devaient réaliser un test de performance. Leur vitesse de réaction à ce test est restée stable alors qu’elle a diminué dès le quatrième quart pour les policiers du groupe de contrôle. Mais dans les faits, tous les travailleurs ne réagissent pas pareillement aux horaires atypiques. Certains résistent mieux à la désynchronisation circadienne et s’adaptent sans aucun traitement de luminothérapie. « On s’est rendus compte chez les policiers que 40 % des travailleurs de ce groupe s’ajustaient. Leur sécrétion de mélatonine s’est déplacée pour s’harmoniser à leur période de sommeil de jour ». Devant cette variabilité dans les réactions, Diane B. Boivin met en garde contre l’utilisation de la luminothérapie, qui pourrait ne pas convenir à tout le monde.

« Le problème est complexe, insiste la chercheuse, il n’y a pas de remède miracle et unique pour tout le monde. Il ne faut pas penser qu’une pilule, une petite granule, ça règle tout. Quand on manque de sommeil, le vrai remède définitif, c’est le sommeil. »