Exposition au fentanyl – Des précautions pour les travailleurs de première ligne

Source : Shutterstock
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À la suite d’hospitalisations liées à des expositions accidentelles au fentanyl, un puissant opioïde de plus en plus présent dans les rues des grandes villes canadiennes, des spécialistes désirent rassurer et agir en prévention auprès des intervenants d’urgence. Dans les différents milieux d’intervention, des équipements de protection adéquats existent déjà pour les travailleurs.

De 100 à 300 fois plus puissant que la morphine, le fentanyl sous forme poudreuse peut représenter un risque pour les premiers répondants et les intervenants en toxicomanie s’il est inhalé accidentellement. C’est ce qui serait arrivé à au moins trois agents de la Gendarmerie royale du Canada en Colombie- Britannique depuis la montée en popularité de la substance chez les vendeurs de stupéfiants. La nouvelle a rapidement circulé dans les milieux professionnels des intervenants et intervenantes de première ligne comme les travailleurs de rue, les pompiers, les policiers et les ambulanciers, qui sont les premiers sur les lieux lors de situations liées à la consommation de substances illicites. Pour ces travailleurs, de telles situations soulèvent de nombreux questionnements en matière de santé et de sécurité au travail.

La vigilance avant tout

Les intervenants d’urgence peuvent continuer à effectuer leur travail avec vigilance, mais sans crainte, assure Geoffroy Denis, chef médical du secteur Santé au travail de la Direction régionale de santé publique (DRSP) du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « Les intervenants suivent déjà des règles de sécurité pour les risques biologiques. S’ils suivent ces recommandations, ils sont protégés de l’exposition au fentanyl », explique-t-il. Le médecin souligne également qu’aucun cas d’intoxication au fentanyl chez les intervenants d’urgence n’a été répertorié au Québec. Toutefois, une agente des services frontaliers affectée au tri du courrier a été hospitalisée en avril 2017 après avoir manipulé un colis contenant le puissant opioïde. « Le scénario le plus dangereux envisagé pour un intervenant d’urgence serait de se trouver sur les lieux d’un laboratoire clandestin, ce qui a peu de chance de survenir. Si une telle situation se produisait, les intervenants et intervenantes savent qu’ils doivent se retirer des lieux le plus rapidement possible et demander l’intervention des services spécialisés, mieux habilités à gérer une quantité possiblement importante de fentanyl », conclut le docteur Geoffroy Denis. Dans le cas où un laboratoire clandestin est découvert, des mesures de prévention supplémentaires sont mises en place par les services spécialisés pour contrôler les risques d’inhalation de poussières de fentanyl et la contamination par d’autres composés chimiques potentiellement toxiques.

Pour le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), il s’agit tout de même d’une préoccupation importante. « Il faut adapter nos méthodes de travail à toutes les substances auxquelles nous sommes exposés. Le corps policier doit être de plus en plus prudent et on se fie aux experts de la DRSP », explique Alain Cardinal, commandant au module de prévention en santé et sécurité pour le SPVM. Le commandant ajoute que les policiers posent beaucoup de questions sur le sujet, ce qui démontre une certaine sensibilisation à la problématique. « Nous leur répondons que l’équipement que nous leur fournissons pour le moment est adéquat, mais encore faut-il qu’ils l’utilisent », précise-t-il en mentionnant qu’une trousse de prévention des risques biologiques est présente dans toutes les voitures de police. Ce type de trousse destinée aux premiers répondants contient plusieurs pièces d’équipement de protection individuelle telles que des gants de nitrile, des masques N95 et des lunettes de protection. Une distinction doit toutefois être établie entre les masques communément appelés « N95 » (appareils de protection respiratoire) et les masques chirurgicaux. Ces masques N95 offrent une protection contre l’inhalation de particules comme le fentanyl tandis que les masques chirurgicaux n’offrent aucune protection à cet égard. Les masques N95 ne sont pas destinés à permettre la gestion d’un risque d’exposition majeur à des particules toxiques (par exemple lors de la découverte d’un laboratoire), mais ils offrent une protection aux travailleurs, en cas de besoin. Charles Labrecque, conseiller en prévention-inspection à la Direction de l’hygiène du travail de la CNESST, recommande aux travailleurs de porter des chandails avec des manches longues et de vérifier constamment l’intégrité des gants de nitrile, pour éviter tout contact cutané avec une substance telle que le fentanyl.

Le fentanyl en première ligne

Pascal Chalifoux, travailleur de rue pour l’organisme d’intervention en toxicomanie Spectre de rue, mentionne qu’il y a peu de changement en matière de santé et de sécurité depuis l’apparition du fentanyl. « C’est plus ou moins la même manière d’intervenir, on reste vigilant pour ne pas manipuler les substances. »

Dans les services d’injection supervisée, les protocoles de sécurité sont déjà mis en place pour assurer la protection des infirmières et des intervenants. « L’usager prépare sa drogue lui-même, il n’est en aucun cas nécessaire ni prévu que l’infirmière ou l’intervenant manipule les drogues. Les chances qu’une drogue quelconque soit laissée sur place sont minimes », explique Dre Carole Morissette, médecin-conseil à la DRSP de Montréal. « Si une telle situation se présentait, le protocole prévoit l’usage de masques et de gants de nitrile pour ramasser la drogue de la façon la plus sécuritaire qui soit. Pour l’instant, les chances qu’un intervenant ou une infirmière soit exposé à des poudres sont vraiment minces. Ce n’est jamais arrivé », ajoute-t-elle. La forme poudreuse du fentanyl présente un risque potentiel plus élevé pour les travailleurs, puisque celle-ci peut se trouver facilement en suspension dans l’air. Par exemple, un contact serait possible lors de la manipulation d’un sachet troué ou déjà ouvert. La drogue pourrait ensuite être inhalée accidentellement par les premiers intervenants présents sur les lieux. « Il faut être prudent, car la crainte de nos collègues toxicologues-chimistes, c’est la découverte d’une nouvelle molécule plus puissante, que l’on connaît moins bien. Pour l’instant, ce que l’on a mis en place permet vraiment d’offrir les services d’injection supervisée en toute sécurité. Les connaissances évoluent et il faut s’ajuster au fur et à mesure que les analyses de risques sont effectuées », indique Dre Morissette.

Un antidote accessible

Pour les travailleurs de rue, le SPVM et la DRSP, l’arrivée de la naloxone dans les trousses des intervenants est un élément de plus qui assure un sentiment de sécurité. L’antidote est à disposition pour les rares cas où un travailleur serait exposé accidentellement au fentanyl ou à un autre opioïde. La naloxone est un puissant contrepoison à l’intoxication aux opioïdes. Il permet de faire cesser temporairement les effets néfastes en cas de surdose, le temps que les secours arrivent et prodiguent des soins plus complexes. Plusieurs formats de cet antidote existent, et ce dernier peut être administré avec un injecteur nasal, un auto-injecteur, ou même au format injectable à l’aide d’une seringue et d’une simple fiole. L’injecteur nasal et l’antidote sous forme de fiole sont tous deux offerts gratuitement à quiconque en fait la demande dans les pharmacies du Québec. En plus de rassurer les travailleurs et les travailleuses, l’amélioration de l’accès à la naloxone permet d’augmenter les chances de survie des consommateurs en situation de surdose. « Il faut assurer la santé et la sécurité des travailleurs, quel que soit le travail, mais le gros défi en ce moment, c’est d’assurer la sécurité des usagers. Sous l’angle de la réduction des méfaits, l’un ne va pas sans l’autre », conclut Dre Carole Morissette.

Les quantités des différents opioïdes suivants sont équivalentes en terme de puissance

CarfentanilFentanylHéroïneMorphine
0,05 mg 5 mg 50 mg 500 mg