L’entrevue avec Manuelle Oudar : la CNESST, trois ans plus tard

Source : Marie-Josée Legault
Source : Marie-Josée Legault

Le 1er janvier 2016 naissait la CNESST, une organisation paritaire issue du regroupement de la Commission des normes du travail, de la Commission de l’équité salariale et de la Commission de la santé et de la sécurité du travail. Nommée par le gouvernement, Manuelle Oudar en est devenue la première présidente du conseil d’administration et chef de la direction. Avocate de formation, elle a occupé ces 30 dernières années plusieurs postes au sein de la fonction publique du Québec, dont celui de sous-ministre du Travail au ministère du Travail. Depuis, les bons résultats de la nouvelle organisation (et même les honneurs!) ne se sont pas fait attendre. Entrevue avec la chef d’orchestre de ce projet d’envergure, à la veille du troisième anniversaire de sa mise en œuvre.

Madame Oudar, quel était l’objectif de la création de la CNESST?

[Manuelle Oudar] L’idée était de simplifier les démarches pour les clientèles – souvent communes – des trois organisations réunies, et aussi d’alléger les structures. C’est en juin 2015 que l’Assemblée nationale adoptait le projet de loi sur le regroupement de la Commission des normes du travail, la Commission de l’équité salariale et la Commission de la santé et de la sécurité du travail, formant ainsi la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail. Six mois plus tard naissait la CNESST. Un six mois au cours duquel tout s’est mis en branle pour une entrée en fonction réussie.

Désormais, les employeurs et les travailleurs ont accès à une porte d’entrée unique pour tous les services en matière de travail. Dans toutes les régions du Québec, le personnel de la CNESST possède l’expertise nécessaire pour accueillir les clientèles, puis les diriger et les accompagner adéquatement pour tous les besoins liés aux normes du travail, à l’équité salariale ainsi qu’à la santé et la sécurité du travail.

Un premier sondage effectué auprès de nos clientèles a révélé que le taux de satisfaction global par rapport aux services de la CNESST est excellent pour l’ensemble des secteurs. Les aspects de l’accès aux services, de la simplicité des démarches et de la clarté du langage utilisé dans les communications ont entre autres obtenu des pointages de plus de 90 %. Non seulement ces données démontrent que nos clientèles reçoivent les services auxquels elles s’attendent, mais elles témoignent également de l’importance que le personnel accorde au service aux clientèles, qui est au coeur de la mission de la CNESST.

À l’intérieur de l’organisation, la création de la CNESST a apporté une belle synergie, nos 4 700 membres du personnel se concentrant sur une même grande mission. J’en profite pour souligner l’excellent travail et l’engagement de tous et de toutes. Ce sont les véritables piliers de la réussite de ce grand projet d’expertise intégrée en matière de travail, un projet pour lequel la CNESST a remporté en 2017 le Prix d’excellence de l’administration publique du Québec. Quelle fierté de voir ainsi leurs efforts reconnus et mis en lumière!

La création de la CNESST s’est-elle accompagnée d’un changement en matière de gouvernance?

[M. O.] La CNESST a été très active pour assurer l’intégration harmonieuse de ses responsabilités sur les plans législatif et administratif.

La place des femmes au sein de ses instances décisionnelles et consultatives a été considérée, tant au conseil d’administration qu’au comité de direction. L’organisme La Gouvernance au féminin a d’ailleurs accordé à la CNESST sa Certification Parité – niveau Bronze en 2017, puis niveau Or en 2018 – pour son engagement et ses actions pour la parité femmes-hommes au sein de l’organisation. Nous pouvons toutes et tous être fiers de cette récompense de prestige!

Toujours dans un souci de saine gouvernance, le code d’éthique et de déontologie des administrateurs publics de la CNESST a été adopté. Depuis janvier 2016, plusieurs documents de la plus haute importance ont aussi été adoptés par notre conseil d’administration. Le Plan stratégique 2017-2019 de la CNESST, notre tout premier, déposé à l’Assemblée nationale, a déterminé nos priorités pour soutenir tant les employeurs que les travailleuses et travailleurs, qui sont au coeur de notre action. Notre premier Plan d’action sur le développement durable a également été adopté et porte déjà fruit.

Et bien sûr, dès le départ, les autorités de la CNESST ont eu à coeur de diffuser rapidement la mission et la vision de l’organisation, rendant bien concrète la volonté d’offrir à la population un accès unique à des services de haute qualité en matière de travail.

Comment la CNESST a-t-elle orienté ses activités?

[M. O.] C’est essentiellement autour de trois enjeux que nous avons établi notre plan stratégique. Le premier enjeu consiste à favoriser la compréhension des lois et des règlements par les milieux de travail.

Le pari que nous faisons, c’est que plus les gens non seulement connaissent, mais comprennent les lois et les règlements en matière de travail, plus ils y adhèrent et les respectent. Et plus ils les intègrent dans leurs façons de faire au quotidien.

Nous avons mené un sondage – notre premier du genre – pour tester le degré de connaissance de la population sur ces sujets. Les résultats ont été de l’ordre de 55 %. C’est donc dire qu’il reste du travail à faire à ce chapitre. Nous devons accroître la connaissance et la compréhension des lois en matière de travail et soutenir les milieux de travail dans la prise en charge de la santé et la sécurité du travail en collaboration avec les acteurs concernés.

Le deuxième enjeu est celui de la qualité des services. La volonté d’offrir des services de qualité est la pierre angulaire de la création de la CNESST. Nous travaillons sans relâche à améliorer l’accessibilité de nos services et à diminuer les délais. L’efficacité de nos interventions pour favoriser un retour au travail prompt et durable des victimes de lésions professionnelles constitue un enjeu. Aussi, notre organisation s’assure d’offrir une qualité de services équivalente dans toutes les régions du Québec et mise sur une approche numérique dans le développement de sa prestation de services. Elle doit également réduire le fardeau réglementaire et administratif des entreprises, notamment par la mise en place d’un mécanisme de révision des normes qu’elle applique à leur égard.

Enfin, le troisième enjeu est celui de la performance, auquel nous répondons en nous assurant d’avoir des employés bien formés et experts dans leur domaine. Afin de remplir sa mission de la manière la plus efficace possible et de répondre aux attentes des travailleuses et des travailleurs ainsi que des employeurs, la CNESST se doit d’être une organisation performante.

En effet, la réussite de l’intégration de trois secteurs d’activité dans une même organisation passe par l’amélioration continue. Cela signifie que nous devons offrir un service de qualité à nos clientèles tout en utilisant les ressources humaines et financières disponibles de façon optimale, dans le contexte d’un marché du travail en constante évolution.

Comment cela se traduit-il pour le volet santé et sécurité du travail?

[M. O.] Nos priorités d’action en santé et sécurité du travail (SST) sont déterminées par notre Planification pluriannuelle en prévention-inspection 2017-2019. Au cours des quinze dernières années, le bilan des lésions découlant d’un accident ou d’une maladie professionnelle s’est considérablement amélioré au Québec. Plusieurs facteurs ont contribué à ce progrès, notamment les efforts de prévention, mais également des éléments externes comme la tertiarisation de l’économie et l’amélioration de la sécurité des machines. Toutefois, les quatre dernières années ont été marquées par l’atteinte d’un plateau quant au nombre de lésions professionnelles. Cette tendance est également observée dans les autres provinces canadiennes.

Dans nos priorités, nous avons ciblé les secteurs dans lesquels le taux d’accidents demeure élevé : la construction, la fabrication, les mines et les soins de santé et d’assistance sociale. Mais ce n’est pas parce qu’un milieu de travail ne se trouve pas parmi ces secteurs qu’il n’est pas concerné. Dans tout secteur, est-ce que chacun est conscient des risques qu’il côtoie? Le danger est justement parfois de ne pas se sentir concerné.

Notre planification cible aussi les nouveaux travailleurs, c’est-à-dire les jeunes, les immigrants et les plus de 55 ans. Pour les jeunes, nous avons adopté le Plan d’action jeunesse 2017-2019, afin de favoriser l’acquisition de connaissances et de compétences en matière de normes du travail, d’équité salariale et de santé et de sécurité du travail pour que les jeunes connaissent leurs droits et leurs responsabilités en matière de travail.

Quels messages la CNESST doit-elle renforcer pour continuer d’améliorer la SST?

[M. O.] Notre message principal vise la prévention : il est important d’investir et de s’investir en prévention au quotidien. La SST doit être une valeur de société. Tout le monde doit se sentir concerné et intégrer cette valeur dans son milieu de travail. Il faut que les principaux acteurs des milieux de travail prennent conscience de l’importance d’instaurer une culture d’entreprise favorisant la santé et la sécurité du travail. Pour ce faire, ils ont la responsabilité de procéder à une bonne évaluation et à la planification des travaux à exécuter, de former et de superviser adéquatement les travailleurs et travailleuses aux tâches à accomplir. De plus, ils ont la responsabilité de parler de santé et de sécurité du travail au quotidien, car c’est de cette façon que nous en ferons une valeur de société, voire une norme sociale, et que les milieux de travail deviendront toujours plus sécuritaires. Dans la même veine, la mise sur pied d’initiatives pour la compréhension et l’application des lois du travail constitue une de nos priorités.

Comment faire passer ce message, et par quelle voie de communication?

[M. O.] Nos campagnes publicitaires portent fruit, à voir nos résultats d’évaluation. Il est clair que ces campagnes, tout comme une foule d’actions de sensibilisation que nous menons sur le terrain dans le but d’assurer un meilleur respect des lois, ont leurs échos partout. Nous sommes toujours présents sur les médias traditionnels, dont la télévision et la radio, et nous avons ajouté à cela les médias sociaux, comme Spotify, Instagram et Facebook. Nous faisons aussi appel à des personnalités connues et appréciées des jeunes, qui agissent comme influenceurs auprès d’eux. Notre Escouade jeunesse est également bien active. Chaque été, depuis dix-sept ans, des étudiants et étudiantes universitaires sillonnent le Québec pour rencontrer les nouveaux travailleurs et travailleuses et leurs employeurs. La sensibilisation par les pairs est une formule qui a fait ses preuves. L’an dernier, l'Escouade a visité plus de 1 100 établissements et réalisé plus de 1 700 présentations. Il ne faut pas non plus oublier notre collaboration avec Jonathan Plante, un charpentier-menuisier devenu paraplégique après une grave chute sur un chantier, qui fait aujourd’hui des conférences dans les écoles. Il a un discours qui porte et qui a beaucoup d’impact!

Enfin, le 7 novembre, nous avons lancé, durant le Grand Rendez-vous santé et sécurité du travail à Montréal, notre campagne de sensibilisation 2018. Nous insistons cette année sur le nombre d’accidents – toujours trop élevé – qui surviennent chaque année au Québec.

Quels sont les défis pour les années à venir?

[M. O.] Les changements dans la composition du marché du travail, dans le portrait de la main-d’œuvre et dans les diverses formes de travail ont des répercussions importantes sur les activités de la CNESST. Notre défi est de demeurer à l’affût de ces changements et d’adapter nos interventions aux nouvelles réalités du travail tout comme aux nouvelles technologies, qui sont en constante évolution. Nous devons utiliser les meilleurs moyens pour rejoindre tant les employeurs que les travailleuses et travailleurs dans nos efforts de sensibilisation, de prévention et de surveillance. En ce sens, nous devons continuer de mettre à profit notre réseau de partenaires pour nous assurer d’atteindre nos clientèles et que nos actions obtiennent les effets escomptés. Nous misons aussi sur le partage des meilleures pratiques et innovations en matière de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles.

Par ailleurs, de nouveaux types de lésions émergent et l’enjeu de la santé psychologique prend de plus en plus de place. Les milieux de travail doivent demeurer attentifs aux conditions de travail, et donc au respect des normes du travail. Dans ce contexte où tout est inter-relié, l’union de la santé au travail et des normes du travail au sein de la CNESST est plus que pertinente.

En terminant, Madame Oudar, pouvez-vous nous dire quels sont vos souhaits en SST pour les années à venir?

[M. O.] Il faut continuer à travailler ensemble pour la poursuite de l’amélioration du bilan des accidents du travail et des maladies professionnelles. Cela passe par la prise en charge de la santé et la sécurité par les milieux de travail, dont les employeurs et les travailleurs et travailleuses sont les premiers acteurs. Pour sa part, la CNESST continuera d’exercer un leadership pour soutenir tous les acteurs du monde du travail dans cette essentielle prise en charge.

En ce sens, je souhaite que la SST soit une valeur partagée non seulement par les travailleurs et travailleuses et les employeurs, mais aussi par l’ensemble de la population. Parce que nous sommes tous concernés par la santé et la sécurité du travail, et que chacun a un rôle à jouer.