L'enjeu de l'accueil et de la formation des jeunes qui étudient et travaillent

formation des jeunes

Qui d'entre nous ne connaît pas au moins un jeune menant de front études et travail ? Ce phénomène, qui remonte à une trentaine d'années, marque le début d'une véritable mutation sociale. Et tout indique qu'il continuera de s'amplifier plutôt que de ralentir.

Selon l'Enquête sur la population active de 2007, quatre sur dix des jeunes de 15 à 29 ans qui étudient à temps plein occupent en parallèle un emploi rémunéré pendant l'année scolaire, soit le double de ceux qui en faisaient autant à la fin des années 1970. Au Québec, plus de 50 % des élèves du secondaire, près de 70 % de ceux du collégial et 71 % des étudiants universitaires composent cette cohorte de travailleurs précoces. Ces jeunes travaillent surtout dans le commerce de détail, l'hébergement et la restauration, des secteurs reconnus pour leur haut taux de roulement, leurs faibles salaires et le peu de protection sociale qu'ils offrent. Et qui dit travail dit risques possibles pour la santé et la sécurité. En 2014, la CSST a indemnisé près de 11 000 jeunes de 24 ans ou moins ayant subi une lésion professionnelle. Ajoutons que pendant la même période, six jeunes sont décédés des suites d'une telle lésion. Ce bilan donne à réfléchir sur les conditions dans lesquelles les milieux de travail accueillent des jeunes qui cumulent études et vie professionnelle et les intègrent dans leur nouvel emploi. Pourraient-elles avoir des effets préventifs sur les risques auxquels ces nouveaux travailleurs sont exposés ?

Le rapport intitulé Portrait de l'accueil et de la formation à l'embauche des étudiants occupant un emploi pendant l'année scolaire fait état d'une enquête sur cette question, menée par une équipe de chercheurs de l'IRSST, qui a fait appel à 70 élèves du Saguenay-Lac-Saint-Jean âgés de 19 à 21 ans. (Notons que cette étude découle d'une recherche antérieure plus vaste, soit Santé et sécurité du travail des étudiants qui occupent un emploi durant l'année scolaire – Les effets du cumul d'activité et de contraintes de travail.) Plus de la moitié des participants poursuivaient des études collégiales, 29 fréquentaient l'université et trois terminaient un diplôme d'études professionnelles ou un programme de formation générale des adultes.

Un accueil rudimentaire

Les jeunes qui ont répondu aux questions des chercheurs travaillaient en moyenne près de 16 heures par semaine, surtout dans des petites entreprises, mais aussi dans des établissements comptant plus de 250 employés et dans des commerces franchisés. Dans 77 % des cas, ils n'avaient, au moment de leur embauche, aucune expérience professionnelle reliée au poste offert. Ils ont révélé en entrevue avoir rarement bénéficié d'un accueil planifié à leur arrivée dans leur nouvel emploi et peu d'entre eux ont reçu une description des tâches qu'ils devraient accomplir ou des précisions sur la façon de le faire. La plupart se sont cependant vu accorder une forme ou une autre d'accompagnement. En fait, dans l'ensemble, les jeunes ont reçu une formation d'une durée variant de quelques minutes à plus d'une semaine, les plus longues concernant surtout la connaissance des produits de leur employeur. Manque de disponibilité du personnel, reconnaissance de l'expérience professionnelle du nouveau venu ou urgence de remplacer un employé absent sont les raisons le plus souvent évoquées pour expliquer un accueil aussi sommaire. Bref, il s'agit essentiellement d'une formation sur le tas, non structurée, que donne un gérant, un superviseur ou un collègue, et faisant rarement appel à l'usage de vidéos, de DVD ou d'autres moyens du genre, dont il existe pourtant une panoplie. Par la suite, il n'est pas rare qu'une recrue se retrouve plus ou moins isolée dans son nouveau poste : le jeune remplit ses tâches seul dans une unité de l'entreprise, s'acquitte de son quart de travail sans la présence d'un superviseur, ou est laissé à lui-même la nuit, le soir ou les fins de semaine.

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Qu'en disent les jeunes ?

Les résultats de la recherche démontrent que les jeunes acquièrent l'essentiel de leurs connaissances en santé et sécurité du travail (SST) au cours de leur programme d'études, bien que leurs emplois à temps partiel soient rarement associés au domaine dans lequel ils étudient. Dans le cas de 49 des 84 emplois recensés, ils ont déclaré ne pas avoir été renseignés sur les risques que présentait celui qu'ils s'apprêtaient à occuper, ni sur les méthodes à appliquer pour remplir leur fonction de façon sécuritaire. Un dirigeant a informé le nouveau venu des règles de SST de l'entreprise seulement une fois sur cinq. La plupart des répondants ont cependant indiqué avoir reçu quelques conseils en matière de SST une fois rendus à leur poste de travail, le plus souvent de la part du propriétaire ou du gérant.

Étudiant réception hôtelLa majorité des jeunes interrogés se sont pourtant dits plutôt satisfaits de l'accueil et de la formation qui leur ont été accordés au moment de leur embauche, soit parce qu'ils considèrent que le travail qu'on leur demandait d'exécuter n'était pas compliqué, soit parce qu'ils ont eu le soutien de collègues. Il reste que 25 % d'entre eux ont estimé avoir été insatisfaits à cet égard, une faille qui leur a valu de vivre beaucoup de stress et de doutes, avec comme conséquence de la difficulté à s'intégrer à leur emploi.

Si le travail à temps partiel permet aux jeunes d'acquérir leurs premières expériences professionnelles, il les expose néanmoins, tôt dans leur vie active, à des risques qui peuvent avoir une influence sur leur santé et leur sécurité. La moitié des postes étudiés exposaient en effet les participants à la recherche à quatre contraintes physiques ou davantage. Or, on sait que le cumul des contraintes est associé à une hausse du nombre d'accidents du travail, en particulier chez les jeunes de 15 à 24 ans.

Des savoirs porteurs de prévention

Des études antérieures ont dépeint le processus d'accueil en milieu de travail comme étant une occasion de transmettre des savoirs, notamment en matière de prévention. Lorsque cette étape s'avère absente, incomplète ou bâclée, les jeunes peuvent malgré tout, dans certains cas, accéder à ces connaissances indispensables à leur sécurité grâce à l'interaction avec des collègues et des supérieurs, d'où l'importance qu'ils puissent se référer à des personnes clés de l'entreprise. Il faut néanmoins que celle-ci établisse les conditions favorables à la communication des notions relatives à la prévention. Il peut s'agir entre autres de préparer les travailleurs en place à l'arrivée d'un nouveau venu, de désigner une personne pour l'accompagner pendant sa période d'intégration et de soutenir la socialisation du personnel. Dans de telles circonstances, les jeunes peuvent alors, en dépit d'un manque de formation structurée en SST, être initiés aux règles de sécurité propres au poste qu'ils occupent. Les chercheurs estiment par conséquent que la socialisation organisationnelle se situe au coeur de la dynamique de la transmission des savoirs de prudence. Il revient donc aux employeurs de s'assurer que les élèves et étudiants qu'ils accueillent puissent faire leurs premiers pas sur le marché du travail en adoptant des comportements de prévention, lesquels les suivront pendant toute la durée de leur parcours professionnel.

Laissons la conclusion à l'ergonome Élise Ledoux, auteure principale de la recherche : « L'étude, malgré ses limites, a mis en lumière qu'il importe de poursuivre le développement des outils d'information et de sensibilisation à la SST, et de mieux les faire connaître aux employeurs qui embauchent des étudiants. Par contre, ces outils ne remplaceront jamais le rôle essentiel joué par les superviseurs et les collègues dans la transmission des savoirs de prudence. Il en ressort que c'est surtout grâce aux interactions avec le superviseur et les collègues, donc par socialisation, que certains savoirs essentiels à la prévention sont transmis aux nouveaux travailleurs. Les entreprises doivent mettre en place des conditions gagnantes pour favoriser cette transmission afin de mieux prévenir les lésions professionnelles. »

Pour en savoir plus

LEDOUX, Élise, Luc LABERGE, Chloé THUILIER. Portrait de l'accueil et de la formation à l'embauche des étudiants occupant un emploi pendant l'année scolaire, Rapport R-865, 31 pages.