Sécurité des nanomatériaux : vers une concertation entre l’industrie et les évaluateurs des risques

Sécurité des nanomatériaux

Les nanomatériaux sont partout. Alimentation, cosmétiques, électronique, emballages, énergie ne sont que quelques-unes des sphères économiques qui y ont aujourd’hui recours. Ces particules infiniment petites représentent un potentiel technologique et d’importants profits pour les industriels.

Mais peuvent-elles constituer un danger, tant pour les travailleurs qui les synthétisent que pour ceux qui les introduisent dans un produit fini ? La population en général et les travailleurs qui entrent en contact avec les nanoparticules ou les produits de consommation qui en contiennent sont-ils à risque ?

Claude Emond, chercheur principal de l'étude Approche intégrée pour une conception et une manipulation sécuritaires des nanomatériaux, ne doute pas des avantages que procurent les nanoparticules : « En raison de leurs propriétés, elles permettent de développer de nouvelles applications et donnent accès à de nouveaux procédés qui contribuent à améliorer la résistance, la durabilité et la flexibilité de certains matériaux. »

Le scientifique déplore que certains brandissent le spectre des organismes génétiquement modifiés, ces OGM qui ont déferlé dans nos vies avant même qu'on en ait réellement évalué la portée. Toutefois, il reconnaît du même souffle que les nanoparticules peuvent présenter un potentiel de risque qu'il ne faut pas balayer du revers de la main : « Je ne parle jamais de risque zéro, mais plutôt de risque négligeable, même lorsque les travailleurs n'y sont pas directement exposés. Il est important de bien caractériser les nanoparticules avant leur utilisation, car le niveau de danger de particules de même nature n'est pas systématiquement identique. Il peut varier selon le procédé de fabrication. »

Caractériser les nanoparticules en amont de leur utilisation

Dans ce cas, la caractérisation consiste à analyser les propriétés chimiques et biologiques du produit qu'un industriel veut vendre, puis à en estimer le risque potentiel et la réactivité. À la suite de cet exercice, les spécialistes en évaluation de risques sanitaires pourront recommander, d'une part, les précautions à prendre pour que les travailleurs manipulent les composantes de ce produit en toute sécurité et, d'autre part, les marchés vers lesquels se tourner pour offrir ce dernier, ce qui permet d'intervenir en amont. « On pourra dire, par exemple, que ses nanoparticules étant réactives, elles ne devraient pas être vendues dans le secteur de l'alimentation ni utilisées dans des produits destinés aux enfants. »

Les industriels sont-ils ouverts à ces recommandations, eux qui considèrent généralement que les spécialistes en évaluation de risques sanitaires ne cherchent qu'à leur mettre des bâtons dans les roues ? « C'est de moins en moins vrai, dit Claude Emond. Nous avons présenté les résultats de notre étude à des industriels lors de congrès internationaux ainsi qu'à deux industries du secteur, ce qui nous a permis de nous rapprocher d'eux et de constater que le message passe bien quand on parle de nanosécurité plutôt que de nanotoxicologie. L'idée n'est pas de plier pour se faire accepter à tout prix : ce n'est pas une négociation. Il s'agit simplement de développer une approche d'évaluation du risque en utilisant un vocabulaire que tous comprendront et dont ils pourront accepter les règles. Je suis convaincu que les industriels en nanotechnologie veulent travailler avec les évaluateurs du risque pour la sécurité de tous. »

Travailler en toute transparence

Dans un premier temps, l'étude visait à effectuer une revue de littérature qui permettrait de déterminer la méthode de caractérisation la plus appropriée. Le modèle d'évaluation des risques sanitaires des substances chimiques que propose le National Research Council (NRC) des États-Unis s'est révélé le plus pertinent, même s'il remonte à 1983. Ce modèle consiste à prendre en compte les sources potentielles, le niveau d'exposition, la relation dose-réponse (qui exprime l'apparition ou la progression de l'effet que des agents stresseurs provoquent sur un organisme après un certain temps d'exposition) et la caractérisation du risque basée à la fois sur l'exposition et le danger. « S'il y a exposition, il est important d'évaluer le danger que peut représenter un produit issu des nanotechnologies afin de caractériser adéquatement le niveau de risque et déterminer une valeur toxicologique de référence, pour ensuite être capable de dire s'il faut ou non réduire cette exposition, explique Claude Emond. Une réglementation pourra être adoptée quand nous aurons démontré un niveau de risque trop élevé, que ce soit pour les travailleurs ou les consommateurs. »

Principe de précaution

À ce jour, il n'existe pas de consensus sur des valeurs limites d'exposition spécifiques aux nanoparticules, ni sur une méthode intégrée d'évaluation des expositions professionnelles aux nanomatériaux, et pas davantage sur une approche centrée sur l'activité réactive des nanoparticules à des fins de classement. En l'absence de réglementation et de données quant à leurs effets sur la santé, et compte tenu de l'incertitude qui prévaut encore, les spécialistes proposent l'application du principe de précaution, qui consiste à imposer sans tarder des mesures de prévention.

L'étude a ensuite donné lieu à la production d'une grille d'analyse décisionnelle d'évaluation des nanomatériaux manufacturés basée sur l'approche du NRC et sur les recommandations relatives à la caractérisation de l'exposition potentielle aux nanomatériaux que proposent actuellement les revues scientifiques qui traitent des nanotechnologies. Elle repose donc sur une approche d'étape par étape et tient compte des propositions en matière de techniques et de méthodes utilisées pour une caractérisation optimale des nanomatériaux.

Analyse décisionnelle d'évaluation des nanomatériaux manufacturés

Cette grille est destinée à tous les intervenants (préventeurs, responsables de la santé et la sécurité des travailleurs et des consommateurs), mais aussi à l'ensemble des travailleurs du secteur et des utilisateurs des nanotechnologies. Elle a pour but ultime de contribuer à une meilleure connaissance des nanoparticules générées et des nanomatériaux contenus dans un produit fini afin d'anticiper leurs effets potentiels chez l'humain.

Claude Emond estime que son étude est d'autant plus intéressante qu'elle a été faite en toute transparence : « Ce n'est pas quelque chose que les scientifiques ont fait dans leur coin, pour ensuite tenter de convaincre les industriels et la population d'y adhérer. Oui, il y a des avantages à utiliser les nanomatériaux, mais utilisons-les de façon sécuritaire. Notre démarche aura pour conséquence d'accroître le sentiment de confiance. »

Ce travail marque le premier pas vers une démarche consensuelle qui satisfera à la fois l'évaluateur de risques sanitaires et l'industriel qui produit les nanoparticules. Une seconde étape sera nécessaire pour sélectionner les tests de caractérisation chimique et biologique qui permettront de standardiser la grille conçue.