Pour un retour au travail durable des travailleurs séniors

Pour un retour au travail durable des travailleurs séniors
Le retour en emploi est un processus, modelé par la qualité des conditions de travail et les relations préexistantes, lequel commence bien avant l’absence du travailleur. Photo: iStock

Les travailleurs de plus de 45 ans se blesseraient moins souvent, mais s’absenteraient du travail plus longtemps. Malgré le vieillissement de la population québécoise, aucune étude n’avait jusqu’à ce jour porté sur le retour au travail durable de ces travailleurs d’expérience.

C’est pour combler une lacune dans les connaissances sur les travailleurs séniors que l’IRSST a lancé un appel de propositions en 2015. « On ne parle pas ici seulement de l’âge chronologique, mais de l’étape dans la carrière d’une personne », précise Alessia Negrini, chercheuse en santé psychologique au travail à l’Institut, qui s’intéresse aux travailleurs de 45 ans et plus depuis plusieurs années. « Cette population de travailleurs est plus vulnérable sur le plan de la santé que les 44 ans et moins », rappelle-t-elle. En effet, selon les données de la CNESST, la durée moyenne de leur absence du travail à la suite d’une lésion serait plus longue, entraînant par conséquent davantage de coûts.

Par ailleurs, plusieurs travaux se sont penchés sur les causes de l’absence du travail, la nature des lésions et les facteurs liés au départ de ces travailleurs, mais peu sur le retour au travail. « On n’avait pas de travaux pour les 45 ans et plus sur le retour au travail, mais en plus, on voulait regarder ce qui se faisait pour qu’il soit durable », affirme Alessia Negrini. Les chercheurs estimaient cet aspect particulièrement important : « On sait que les travailleurs peuvent retourner au travail après une blessure physique ou un trouble mental, mais ils pourraient avoir une rechute, ce qui coûte plus cher. On voulait donc voir quels sont les déterminants pour le retour durable, c’est-à-dire de six mois ou plus. »

Le vécu des travailleurs

Alessia Negrini et son équipe ont mené 32 entrevues qualitatives semistructurées avec des travailleurs ayant subi des lésions physiques ou psychologiques. « Les entrevues nous ont aidé à comprendre comment se sont passés l’absence et le retour au travail, les aménagements qui ont aidé les gens et ceux qui auraient été souhaitables pour leur retour au travail durable », décrit la chercheuse. Elles ont permis de cerner l’expérience que ces travailleurs ont vécue et de collecter du matériel en vue de créer un questionnaire intitulé « ACT45+ », l’acronyme d’Aménagements des Conditions de Travail pour les travailleurs séniors âgés de 45 ans et plus. Le questionnaire a ensuite été validé pendant la deuxième phase de l’étude, qui a aussi fait un suivi longitudinal de 65 travailleurs séniors.

Les ingrédients d’un retour durable

Un des objectifs était de relever les déterminants du retour au travail durable. « Dans cette “recette”, on a vu que certains ingrédients étaient gagnants », poursuit Alessia Negrini. Par exemple, le lien direct entre l’appréhension d’une rechute et la durée du retour au travail après une lésion physique ou psychologique. D’autres variables ont aussi contribué indirectement à la durée de ce retour : aménagements des conditions de travail (horaires, lieux), climat organisationnel, sensibilité de l’employeur aux enjeux de santé et de sécurité, équilibre travail-santé, rétroaction sur le travail accompli, etc.

Ces résultats ont permis aux chercheurs de concevoir le questionnaire ACT45+, dont un des coauteurs, Marc Corbière, avait déjà contribué à celui du WANSS (acronyme de Work Accommodations and Natural Supports for Maintaining Employment), un outil permettant de déterminer les aménagements qui favorisent les travailleurs s’étant absentés. L’ACT45+ s’inspire de la structure du WANSS : divisé en 3 parties, il comporte 37 questions et s’adresse à tous les milieux et secteurs, mais spécifiquement à la maind’oeuvre sénior, « qui a des besoins spécifiques », souligne Alessia Negrini. Ces connaissances pourraient servir aux acteurs concernés pour préparer le retour au travail et pour aider les travailleurs qui y reviennent après une blessure, comme une lombalgie ou un trouble mental courant, la dépression, par exemple. « Un retour efficace et durable se fait ensemble », constate la chercheuse. Le retour en emploi est un processus, modelé par la qualité des conditions de travail et les relations préexistantes, lequel commence bien avant l’absence du travailleur.

Aménagements multiples

« Ce qui est intéressant, c’est que nous avons relevé différents aménagements », remarque Alessia Negrini. Une des nouveautés est que les scientifiques en ont également constaté dans la sphère de vie hors du travail. « On ne veut pas séparer les deux côtés. Pour la promotion de la santé en général, c’est bien de considérer ces sphères ensemble », ajoute-t-elle.

Cette recherche a de plus mis en lumière la méconnaissance et les tabous qui persistent autour des troubles de santé mentale. « Parfois, la divulgation du diagnostic permet d’avoir des aménagements. Avec un problème de dos, le travailleur va être à l’aise de parler de son problème de santé et demander un ajustement ; mais les gens qui ont eu un arrêt de travail pour cause de santé mentale vont moins l’être », donne comme exemple Alessia Negrini.

Le soutien des collègues est notamment variable. « Les gens ont tendance à croire que le collègue qui s’est absenté pour un trouble mental sera moins efficace, que la qualité de son travail va diminuer, qu’ils devront travailler à sa place. Alors que lorsque c’est physique, les collègues acceptent d’aider beaucoup plus rapidement », remarque la chercheuse. Celle-ci constate le besoin de continuer de diffuser les résultats de la recherche pour former des organisations ouvertes, transparentes, empathiques, où règne une culture organisationnelle non discriminante.

Alessia Negrini aimerait éventuellement développer une version du questionnaire ACT45+ pour les 44 ans et moins, question de comparer les aménagements et les facteurs communs ou spécifiques favorisant un retour au travail durable. Une comparaison entre différents secteurs d’activité ou entre des travailleurs selon leur genre serait également intéressante. Cependant, cela exigerait un large échantillon, un défi pour les chercheurs, alors que le recrutement de participants reste souvent difficile.

Pour en savoir plus

NEGRINI, Alessia, Marc CORBIÈRE, Jessica DUBÉ, Andrea GRAGNANO, Marc-Antoine BUSQUE, Martin LEBEAU, Margherita BRONDINO, Samantha VILA MASSE. Quels sont les déterminants du retour au travail durable des travailleurs séniors ayant subi une lésion psychologique ou physique ?, R-1116, 86 pages.