Petits outils mécaniques : des bêtes à dompter !

Photo : Shutterstock
Photo : Shutterstock

Qu'ont en commun la cloueuse, la découpeuse à disque et la scie à chaîne ? Outre le fait que ces outils sont utilisés dans plusieurs milieux de travail, ils sont souvent considérés comme inoffensifs bien qu'ils soient responsables de nombreux accidents parfois mortels. Car petits outils ne riment pas nécessairement avec petits dangers. Bien au contraire ! Ces trois outils entraînent encore beaucoup trop d'accidents graves. Apprendre à s'en servir lors d'une formation sérieuse, lire d'un bout à l'autre le manuel du fabricant et respecter ensuite scrupuleusement les consignes de sécurité constituent des étapes incontournables pour apprivoiser chacune de ces bêtes et tenir le danger bien en laisse. Apprivoisez-les sans plus attendre...

Certains outils mécaniques de petite taille sont tellement répandus dans les milieux de travail que leur banalité fait oublier leurs dangers. La cloueuse, la découpeuse à disque et la scie à chaîne font partie de cette catégorie. « Je dis toujours que ce sont des bêtes sauvages, illustre l’ingénieur expert en prévention-inspection de la CSST Claude Rochon. Il faut les domestiquer et les respecter. Si vous ne le faites pas, elles peuvent se retourner contre vous ! »

La découpeuse à disque

Le 16 juillet 2009, à Verdun, un travailleur coupe un tuyau en béton avec une découpeuse à disque. Au moment où il termine sa coupe, le tuyau s’affaisse sur lui-même et coince la partie avant de la lame de la découpeuse. L’outil se cabre. Le travailleur en perd le contrôle et reçoit la lame à la gorge. Gravement blessé, il décède deux semaines plus tard à l’Hôpital de Verdun.

Outre l’absence de mesures de sécurité, l’enquête révèle que la méthode de travail est inadéquate. Le travailleur utilise en effet la partie frontale de la lame et le tuyau qu’il découpe, de diamètre différent aux deux extrémités, n’est pas calé pour empêcher son affaissement. Un autre accident qui aurait pu être évité.

La découpeuse à disque est un outil puissant. Les plus gros modèles, sur chariot à roulettes, découpent l’asphalte et le ciment dans les rues. Le même outil existe en petit format, version manuelle. Il se manipule comme une scie à chaîne et comporte, plutôt qu’une chaîne, une lame circulaire qui tourne extrêmement vite. On l’utilise pour scier du béton, de l’acier, de la fonte, de la pierre ou tout autre matériau solide, en excluant strictement le bois. Les pompiers s’en servent par exemple pour scier des voitures accidentées afin d’en extraire les passagers coincés. Les employés municipaux en ont souvent une dans leur camion.

Aussi utile soit-elle, cette découpeuse doit être utilisée avec grand soin et… le moins possible ! On y aura recours que s’il est impossible d’utiliser une découpeuse fixe ou sur un support. Sa lame tourne tellement vite que si jamais elle se coince, l’outil se cabre avec une telle force qu’il est impossible de faire quoi que ce soit. « Les gars de la construction, parce qu’ils s’estiment forts, pensent être en mesure de retenir l’outil quand il se cabre, explique Claude Rochon. Mais ils se retrouvent en une fraction de seconde avec l’équivalent d’une charge de 130 kg dans la main qui tient la scie. Il n’y a rien à faire. L’outil part dans les airs et inflige au travailleur une blessure grave au torse, au cou ou à la tête, parfois mortelle. Entre 2004 et 2014, la découpeuse à disque manuelle a été à l’origine de 29 accidents graves, dont 4 mortels. Plus de la moitié des accidents sont survenus quand l’outil s’est cabré. Le monoxyde de carbone était en cause dans un quart des accidents. Cet outil ne doit donc servir que dans des endroits bien aérés. »

Photo: Shutterstock
Photo: Shutterstock
La découpeuse à disque est utilisée pour scier du béton, de l’acier, de la fonte, de la pierre ou tout autre matériau solide, en excluant strictement le bois.

La lame aura tendance à coincer si les deux parties d’une pièce lourde s’effondrent l’une vers l’autre au moment où la coupe se termine. Pour l’éviter, il faut simplement déposer la pièce à découper sur des supports, par exemple sur des 2 x 4. Ainsi calée, la pièce restera stable et la coupe, bien ouverte au cours du travail et jusqu’à la fin du découpage, pourvu que chaque partie repose sur au moins deux supports. Et la répartition des supports doit faire en sorte de ne pas induire un mouvement de fermeture de la coupe à la fin de l’opération. Autre situation de coincement : quand un travailleur utilise l’avant ou la partie supérieure de la lame. Pour l’éviter, il s’agit d’utiliser exclusivement le quart inférieur de la lame pour couper. L’angle de coupe doit toujours rester identique. Dans le cas où la trajectoire de coupe doit être corrigée, il vaut mieux se replacer et attaquer une nouvelle coupe, ce qui évite de gauchir le disque. Il convient de toujours couper à une profondeur maximale de 5 à 6 cm. Si la matière est plus épaisse, procéder en plusieurs passes constitue la méthode à utiliser.

Comme avec tout outil dangereux, il faut travailler à l’intérieur d’un périmètre de sécurité. Les autres travailleurs peuvent être blessés en cas de cabrage vers le haut ou vers l’avant, ou recevoir des particules lors de la coupe. Lire le manuel du fabricant est essentiel pour connaître à fond tous les caprices de la puissante découpeuse à disque. Toutes les méthodes de travail à respecter selon le type de matériau (béton, asphalte, brique, pierre, acier, etc.) et le type de lame nécessaire y sont détaillées. Ne pas lire le manuel peut exposer à des blessures graves. Ce dernier indique par ailleurs quels accessoires de remplacement utiliser et de quelles dimensions, selon la pièce à couper, ainsi que comment et quand vérifier les composants et remplacer une pièce. La lecture informe par exemple que toute lame fissurée, bombée ou portant des traces de surchauffe doit immédiatement être remplacée, puisqu’elle risque de casser et de blesser gravement quelqu’un. Jamais l’outil ne doit être utilisé d’une seule main ni plus haut que les épaules, ou encore en position instable. Il faut idéalement orienter son corps de telle sorte qu’aucune partie ne se trouve dans le prolongement du plan de coupe de la lame. Le travailleur doit donc se placer en parallèle de l’outil, plutôt qu’avoir la scie devant lui.

Certains utilisent le disque de la découpeuse pour exécuter des chanfreins à l’extrémité des tuyaux de béton ou de plastique, afin qu’ils s’emboîtent les uns dans les autres. « C’est très dangereux ; il faut plutôt opter pour un outil approprié ou conçu pour la tâche à exécuter. Cet outil peut être un des accessoires de la découpeuse ou un autre accessoire, généralement plus petit que la découpeuse », insiste Henri Bernard. En cas de pluie, de neige ou de verglas, on remet le travail à plus tard.

Lorsqu’on est armé d’une découpeuse à disque, l’équipement de protection individuelle est incontournable, puisque l’outil projette des particules et de la poussière. Il faut donc un casque et des bottes de sécurité, des protecteurs auditifs, des gants robustes, un habit de protection et un appareil de protection respiratoire muni d’un filtre antipoussière à haute efficacité. « Pour éliminer une grande partie des poussières, il est essentiel d’utiliser de l’eau lors de la coupe de matériaux contenant de la silice », indique Henri Bernard. Mais il faut se rappeler que l’eau n’élimine pas toute la poussière, notamment de silice quand on coupe des matériaux en contenant (béton, brique, etc.). Le masque est incontournable.

Le travailleur qui utilise cet outil redoutable doit non seulement être bien formé, mais également supervisé. C’est toujours préférable de travailler à portée de voix d’une autre personne, pour obtenir du secours en cas de besoin.

Outil à domestiquer malgré sa relative simplicité ? Sans aucun doute !

La cloueuse

Le 28 mars 2011, un charpentier-menuisier et son apprenti complètent les divisions d’un cottage privé dans la municipalité de Les Cèdres. L’apprenti coupe les pièces de bois sur un banc de scie et les remet au charpentier, qui les fixe avec la cloueuse pneumatique. Ce dernier est en train de terminer de clouer les colombages de la tête d’une porte de garde-robe. Il abaisse son bras gauche, au bout duquel pend la cloueuse, le doigt encore sur la gâchette. L’apprenti est accroupi tout près, occupé à ramasser des pièces de bois. Le palpeur de la cloueuse lui touche accidentellement l’arrière de la tête et expulse un clou de 3 po ¼, qui s’enfonce dans son crâne. Le travailleur est grièvement blessé et transporté à l’hôpital. Ce jour-là, il portait une tuque en raison du temps froid.

Accident évitable ? Parfaitement. Les cloueuses ont deux modes d’opération : armement simple et double armement. Le double armement est plus sécuritaire. Dans ce mode, pour planter un clou, il faut enfoncer le palpeur à l’endroit choisi et ensuite appuyer sur la gâchette. Puis, il faut retirer le palpeur et lâcher la gâchette avant de pouvoir planter un deuxième clou. Donc, seul un cycle complet entre chaque détente permet d’expulser un clou. Trop d’ouvriers et d’employeurs croient encore à tort, comme nous le verrons, que cette méthode est plus lente. Ils règlent donc la cloueuse pour la faire fonctionner en une seule opération, en mode armement simple. Il s’agit alors de garder le doigt en permanence sur la gâchette ; le clou s’enfonce dès que le palpeur touche la surface cible. D’autres font l’inverse et bloquent l’action du palpeur. Chaque détente de la gâchette expulse alors un clou. La cloueuse devient ainsi aussi dangereuse qu’une arme à feu, mentionne l’ASP Construction dans son guide Les agrafeuses et les cloueuses pneumatiques.

Photo: Shutterstock
Photo: Shutterstock
Lorsqu’on utilise une cloueuse, il faut faire attention à l’endroit où l’on cloue. Des surfaces très dures comme le métal peuvent faire dévier le clou.

« La cloueuse a été placée en mode d’actionnement par contact (ou armement simple), lit-on dans le rapport de l’accident à Les Cèdres. Ce qui veut dire qu’il n’est plus nécessaire de réarmer la gâchette chaque fois pour expulser un clou. L’utilisateur, comme tant d’autres, a gardé le doigt sur la gâchette et s’est servi du palpeur comme mécanisme d’activation de façon à accélérer la cadence de travail. Mais de cette manière, un clou peut être expulsé involontairement en cas de contact accidentel du palpeur avec une surface ou une partie du corps et infliger des blessures. »

Le mode d’actionnement séquentiel complet (ou double armement) est beaucoup plus sécuritaire, mais l’utilisateur, dans ce cas, avait fait modifier la cloueuse de telle sorte qu’il n’était plus utilisable. Le fabricant de la cloueuse affirme que cette pratique est très répandue « pour gagner du temps ». Pourtant, en mode double armement, le risque qu’un clou blesse quelqu’un devient presque inexistant. « Ce mode est particulièrement sécuritaire pour les travaux de charpente, où le clouage est effectué dans des endroits restreints ou encombrés, et où le travailleur est souvent mal placé et très près de ses collègues. Le clouage en utilisant le mode d’actionnement par contact dans ces conditions est beaucoup moins sécuritaire que le mode d’actionnement séquentiel complet, en considérant le risque d’actionnement involontaire », indique l’ingénieur-expert en prévention-inspection de la CSST, Henri Bernard.

Malheureusement, il existe encore de nombreux milieux de travail, comme celui où s’est produit l’accident, où les travailleurs ne reçoivent pas la formation appropriée pour travailler avec ce type d’outil. En plus de laisser ces derniers se débrouiller, certains employeurs tolèrent des modifications aux réglages de la cloueuse ou l’immobilisation de la gâchette en la tenant enfoncée avec du ruban adhésif, ce qui rend l’outil encore plus dangereux.

« C’est pourtant faux que l’on gagne beaucoup de temps avec le mode d’actionnement par contact, il faut relativiser », indique Claude Rochon. Il cite à l’appui l’étude américaine How Much Time Is Safety Worth? A comparison of Trigger Configurations on Pneumatic Nail Guns in Residential Framing. Aux fins de cette étude, des menuisiers ont construit deux cabanes à jardin en utilisant deux configurations différentes sur les cloueuses, dans un environnement contrôlé. Le mode séquentiel complet (le plus sécuritaire) a pris dix minutes de plus de temps de clouage. Mais sur l’ensemble du temps requis pour la construction, la différence devient presque nulle. « La majorité de la variabilité du temps provient de la personne qui utilise l’outil, écrivent les chercheurs. Les préoccupations de productivité devraient donc s’attarder davantage sur les habiletés du menuisier plutôt que sur le mode d’utilisation de la cloueuse. Ne pas utiliser le mode le plus sécuritaire est un non-sens, surtout si on considère la fréquence et les répercussions potentielles des accidents. » (traduction libre)

Selon le document américain Nail gun safety, produit par le National Institute for Occupational Safety and Health, la cloueuse blesse un nombre ahurissant de travailleurs. Aux États-Unis, environ 37 000 personnes aboutissent à l’urgence chaque année à cause de cet outil. Sur ce nombre, 25 000 sont des travailleurs de la construction. Si on transpose ce résultat à la population du Québec, on peut estimer que ce nombre tourne autour de 850 blessés annuellement dans la belle province. Sur ce total, 570 sont des travailleurs et 350 d’entre eux évoluent dans les milieux de la construction. « Ce n’est pas scientifiquement exact, mais ça donne une idée, indique Claude Rochon. Officiellement, au cours des cinq dernières années, 60 accidents par année causés par une cloueuse ont abouti en demande d’indemnisation, dont 36 associées à la construction. « Où est la vérité entre 36 et 350, se demande Claude Rochon ? Probablement entre les deux, parce que bon nombre d’accidents avec la cloueuse ne sont pas déclarés à la CSST. »

Travailler en sécurité avec la cloueuse débute par la lecture du manuel d’instruction du fabricant d’un couvert à l’autre. La relative simplicité de l’outil fait négliger cette étape pourtant essentielle. En plus, les travailleurs qui utilisent les cloueuses n’ont pas toujours eu de formation, une seconde étape incontournable, surtout quand on considère le nombre élevé de blessés par année. « À moins qu’elles ne soient détaillées dans le programme de prévention du maître d’œuvre ou de l’employeur, les seules instructions disponibles sur l’utilisation sécuritaire de l’outil sont le manuel d’instruction du fabricant. Il faut le garder en tout temps sur les lieux de travail, ça fait partie des règles de sécurité élémentaires, indique Henri Bernard. Dans le monde des charpentiers, rappelle-t-il, deux employés sur cinq se blessent avec la cloueuse lors de leurs quatre premières années d’entraînement. Un sur cinq se blesse deux fois et un sur dix se blesse trois fois ou plus ! « On ne fait pas assez attention à cet outil-là, c’est clair », déplore-t-il.

Plusieurs accidents surviennent en cas d’instabilité soit du travailleur, soit de la pièce à clouer. Donc, se tenir en position stable et clouer dans du matériel solide font partie des règles de sécurité de base. Il faut aussi voir à ce qu’il n’y ait pas de travailleurs trop près, ni dans la trajectoire des projectiles. En clair, ça s’appelle gérer son espace de travail.

Une cloueuse défectueuse doit immédiatement être mise de côté et étiquetée. On doit s’assurer du bon fonctionnement des mécanismes de sécurité et ne jamais les modifier. Il convient aussi d’inspecter les clous pour s’assurer qu’ils ne sont pas repliés avant de les mettre dans la cloueuse. Si la cloueuse fonctionne à air comprimé, il faut régler le compresseur afin de ne jamais dépasser la pression prescrite par le fabricant pour l’outil. Lors de son transport, on la tient par la poignée et on enlève son doigt de la gâchette. On évite en tout temps de faire reposer l’outil contre soi et on ne le pointe jamais vers une personne. On ne tire jamais quand le nez de la cloueuse n’est pas fermement placé contre une pièce à clouer. Enfin, il faut faire attention à l’endroit où l’on cloue : métal (par exemple têtes de clou ou de vis), nœuds ou autres surfaces très dures peuvent faire dévier le clou. Il faut aussi s’assurer qu’il y a du solide là où on prévoit enfoncer le clou. Dans du gypse, par exemple, si le clou rate la charpente, il peut traverser le mur et blesser un travailleur de l’autre côté.

La cloueuse s’utilise avec un équipement de protection individuelle qui doit comprendre le casque, les bottes, les lunettes et les protections auditives.

Besoin de s’acclimater à cet outil malgré sa relative simplicité ? Définitivement. Et tout ce qui précède devrait convaincre même les plus sceptiques !

La scie à chaîne

Le 14 janvier 2011, près de Rivière-Héva, en Abitibi-Témiscamingue, un travailleur est en train d’abattre un peuplier mort haut de 17,7 m pour dégager un site de forage. L’arbre, dans sa chute, heurte un autre chicot. Le sommet de l’arbre abattu se casse et tombe sur la tête du travailleur, qui décède de ses blessures.

L’enquête révèle que les travaux sont mal planifiés. Les techniques et les méthodes d’abattage sont déficientes. L’arbre abattu ne comporte pas d’entaille de direction. En plus, la supervision des travailleurs est insuffisante et l’employeur ne leur a pas fourni l’équipement de protection nécessaire. L’accident ayant entraîné la mort était encore une fois évitable.

Ce sont classiquement les bûcherons et les arboriculteurs qui utilisent la scie à chaîne, aussi appelée « tronçonneuse », pour couper des arbres et des branches. Mais cet outil polyvalent a fait son entrée sur les chantiers de construction et se retrouve aussi dans le camion des fonctionnaires de ministères dont une partie des activités se font à l’extérieur, comme en environnement ou dans les travaux publics, et dans les camions des pompiers et d’employés municipaux. On distingue principalement trois catégories de scies à chaîne : les scies conçues pour le travail des bûcherons, les scies conçues pour l’arboriculture-élagage et les scies domestiques. Il existe des modèles à essence et électriques pour chacune. La scie à chaîne a blessé 181 travailleurs entre 2009 et 2013, soit une moyenne de 36 travailleurs par année, selon les dossiers inscrits à la CSST. Il y en a probablement davantage…

L’accident classique avec les grosses scies à chaîne se produit avec de mauvaises techniques de travail. L’arbre abattu tombe du mauvais côté ou, dans sa chute, heurte des branches qui cassent et tombent sur le travailleur. Avec les plus petites scies, lors de coupes de branches, les travailleurs se blessent à la poitrine et à l’avant-bras quand ils utilisent de mauvaises techniques de coupe, par exemple en ne sciant que d’une main – à ne jamais faire – et en tenant la branche de l’autre. Une branche plus lourde que prévu peut déstabiliser le travailleur et le faire heurter sa poitrine ou son avant-bras avec sa scie en marche.

La scie à chaîne peut aussi se cabrer comme la découpeuse à disque et infliger de graves blessures. Cela se produit si un travailleur utilise la zone supérieure à l’extrémité du guide-chaîne. Lors de la coupe, la scie peut projeter des débris et des éclats pouvant blesser les yeux. Son bruit peut entraîner une perte auditive. Le monoxyde de carbone qu’elle dégage peut intoxiquer si on l’utilise dans un endroit clos. Une chaîne mal ajustée peut se briser et atteindre le travailleur si l’appareil n’est pas muni d’un attrape-chaîne. Sur les chantiers de construction ou de démolition, il faut inspecter les pièces à découper pour éviter de tomber sur un clou ou sur tout autre matériau dur pouvant provoquer un recul de la scie (kick back).

Photo: Shutterstock
Photo : Tayaout-Nicolas | Photographe © 2012
La scie à chaîne a blessé 181 travailleurs entre 2009 et 2013, soit une moyenne de 36 travailleurs par année, selon les dossiers inscrits à la CSST.

Pour prévenir les nombreux risques de cet outil plutôt répandu, ça prend plus que de l’information. « La formation est obli-gatoire par règlement pour quiconque fait de l’abattage dans des travaux d’aménagement forestier, rappelle Christian Fortin, ingénieur forestier, conseiller en prévention-inspection à la CSST. Concernant les autres usages, c’est l’employeur qui a l’obligation générale de former ses employés à l’utilisation sécuritaire de la scie à chaîne. »

La scie doit être démarrée à trois mètres au moins du réservoir d’essence qui a servi à faire le plein. Elle doit obligatoirement comporter un étrier de protection qui actionne le frein à chaîne, un verrou de sécurité de la commande des gaz pour éviter l’accélération accidentelle, des dispositifs d’amortissement des vibrations, un protège-main sur la poignée arrière, un attrape-chaîne en cas de bris de la chaîne, un silencieux et un pare-étincelles.

Comme pour les autres outils, il faut lire avec soin le manuel du fabricant. Examiner et entretenir la scie se fait au quotidien, car la chaîne peut retenir toutes sortes d’impuretés. Il faut surveiller tous les jours la tension de la chaîne et la régler selon les directives du fabricant, car elle s’étire sous l’effet de la chaleur. Trop distendue, elle peut dérailler, alors que si elle est trop tendue, les pièces de l’outil s’useront prématurément. L’affûtage selon les directives du fabricant doit également faire partie de la routine. Cet entretien ne peut être accompli que si le moteur est éteint.

L’outil ne s’utilise qu’en position stable et jamais au-dessus des épaules, comme pour la découpeuse à disque. Toute coupe doit se faire perpendiculairement à la pièce à couper. Pour se déplacer avec la scie, il faut la tenir à deux mains, appliquer le frein de chaîne, et sur de longues distances, couper le moteur, se déplacer en maintenant le guide chaîne vers l’arrière et ne jamais porter la scie à chaîne sur l’épaule.

Si la scie présente certains dangers de par sa nature ou parce qu’on a négligé son entretien, l’une des principales sources de blessure et même de mort reste le comportement qu’on adopte en l’utilisant. Les chicots, les tiges nuisibles, les branches mortes et suspendues, les arbres encroués, pourris ou remplis de champignons, le terrain en pente et toutes sortes d’obstacles au sol constituent autant de dangers pour l’utilisateur d’une scie à chaîne, comme le sont aussi la neige, le verglas, le vent, l’inclinaison naturelle de l’arbre à abattre, etc. Il faut donc exercer un certain contrôle sur son environnement. C’est pour cette raison qu’il est indispensable d’obtenir une formation non seulement sur le maniement de l’outil, mais aussi sur l’environnement de travail qu’on doit organiser pour qu’il soit sécuritaire et sur les positions de travail confortables. Un plan d’abattage soigneusement conçu est un véritable gage de sécurité.

Manier la scie à chaîne ne peut se faire sans porter l’équipement de protection individuelle. Il doit comprendre le casque, des lunettes de protection, un écran facial ou les deux, des vêtements à haute visibilité sont fortement recommandés, une protection de l’ouïe, un pantalon de sécurité, des bottes antidérapantes également munies d’une protection contre les coups de scie à chaîne sur les devants et les côtés et des gants assurant une bonne adhérence. « Même quand on coupe ne serait-ce qu’un seul arbre, il faut le porter », insiste Christian Fortin.

Y a-t-il encore des travailleurs non convaincus des dangers de cet outil extrêmement répandu ?

Outils vibrants

Comme une panoplie d’autres outils mécaniques manuels, la cloueuse, la découpeuse à disque et la scie à chaîne sont responsables de nombreux TMS (douleur, raideur, faiblesse). Elles engendrent également un autre type de risque à la santé beaucoup plus sournois : elles sont à l’origine d’un ensemble de maladies regroupées sous l’appellation « syndrome vibratoire » (on ajoute parfois « main-bras »), qui comporte trois atteintes distinctes : vasculaire, neurologique et musculosquelettique. « Un travailleur peut avoir une seule atteinte, deux ou les trois à la fois » précise Dre Alice Turcot, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec. Ce sont des maladies irréversibles, une fois bien installées. Les coupables : les vibrations et les impacts, comme dans le cas de la cloueuse.

L’atteinte vasculaire s’appelle « phénomène de Raynaud », ou « maladie des doigts blancs ». Le travailleur subit des attaques de blanchiment d’un ou de plusieurs doigts, avec picotements et engourdissements. « Les doigts deviennent blancs lorsque la personne est exposée au froid ou à l’humidité, comme en se baignant ou en lavant sa voiture, illustre Dre Turcot. Les doigts deviennent blancs, ensuite bleus, puis rouges quand le sang revient. C’est souvent très douloureux et invalidant. » Ce qui déclenche cette maladie n’est pas encore clair. On parle de diminution ou d’obstruction de certaines artérioles, de la diminution de la circulation sanguine locale en raison de la préhension de l’outil, ou de vasoconstriction excessive déclenchée par le système nerveux sympathique, qui réagit aux vibrations.

En présence d’une atteinte neurologique, la sensation du toucher devient handicapée de façon temporaire ou permanente et nuit aux activités professionnelles en diminuant la dextérité et la force musculaire. Les muscles des doigts et de la main peuvent être touchés, ce qui amoindrit la force de préhension. Les vibrations peuvent aussi affecter les os de la main et, en présence de facteurs ergonomiques, être associées à un syndrome du tunnel carpien. Les outils à percussion, comme la cloueuse, peuvent engendrer des problèmes osseux aux mains, aux coudes et aux épaules. L’atteinte musculosquelettique se manifeste par des douleurs, des limitations articulaires et des lésions osseuses. Elle engendre des tendinites et touche les membres supérieurs.

« Les maladies associées aux vibrations donnent leurs premiers signes quand les mains sont engourdies. Et avec le temps, les travailleurs ont de la difficulté à tenir de petits objets ou à sentir le chaud et le froid », indique Alice Turcot. « L’impact de la cloueuse touche les structures de la main, mais aussi du coude et des épaules. La maladie se manifeste aussi par une atteinte vasculaire », précise Alice Turcot, qui souligne que la posture de travail ajoute aux contraintes sur le corps. Par exemple, dans des situations inconfortables, les travailleurs serrent davantage leur outil pour avoir une meilleure préhension, ce qui entraîne une transmission plus élevée de la vibration aux membres supérieurs et plus de pression sur les vaisseaux sanguins de la main.

Le syndrome vibratoire peut toucher les deux mains, mais atteint plus souvent la main dominante. Tous les doigts ne sont pas touchés de façon symétrique. Souvent, le pouce reste intact. La maladie des doigts blancs envahit d’abord une partie du doigt, puis, en progressant, tout le doigt. En plus des doigts de la main, le syndrome vibratoire, en affectant le système sympathique, atteint aussi les orteils.

Une fois la maladie bien installée, plus de retour en arrière possible. On peut toutefois en limiter la progression en cessant d’utiliser des outils vibrants. Il y a eu quelques cas d’amélioration quand l’exposition a cessé dès les premiers stades. Toutefois, règle générale, les personnes atteintes attendent le plus longtemps possible avant de consulter un médecin, ce qui favorise l’évolution de la maladie parce que l’exposition aux vibrations se poursuit.

« Les travailleurs consultent généralement vers 45 ans et sont déjà très atteints, déplore Alice Turcot. Ils éprouvent toujours la crainte de perdre leur emploi si on les déclare invalides, ce qui retarde la consultation. La culture des « durs à cuire » subsiste dans leurs milieux ; un homme ne se plaint pas pour des mains engourdies ou froides. Les travailleurs ne reconnaissent donc pas leur maladie et pensent que c’est normal de se geler les mains ou d’y ressentir des douleurs. »

Il est difficile de dire à partir de quand le syndrome vibratoire peut se déclencher. « Il n’existe pas de seuil à partir duquel la maladie peut s’installer. On en voit après trois mois d’exposition seulement, mais le plus souvent, c’est au bout de plusieurs années, ajoute Alice Turcot. Cependant, pour indemniser un travailleur, certaines provinces canadiennes ou pays exigent un seuil de plus de 1 000 heures d’exposition. »

« Les premiers symptômes de la maladie de Raynaud se manifestent généralement entre quatre à dix ans après le début de l’exposition aux vibrations, quoique pour une exposition régulière et un niveau élevé de vibrations, les symptômes peuvent apparaître en moins d’une année, ou encore prendre plus de 20 ans avant de se manifester dans le cas d’une exposition plus limitée », écrit Pierre Marcotte, chercheur à la prévention des risques mécaniques et physiques à l’IRSST, dans Contrôle des vibrations mains-bras engendrées par l’opération d’outils portatifs vibrants, considérations de l’interface humaine et comportement biodynamique.

Une chose est certaine : l’exposition s’accumule, comme avec le bruit ou par la répétition d’un même mouvement. Certaines parties du corps affectées gardent en mémoire les vibrations, et les méfaits s’additionnent peu à peu à des endroits précis. Par conséquent, si on limite l’exposition, on limite aussi les dommages.

De façon générale, les travailleurs les plus touchés par les vibrations se retrouvent dans les secteurs suivants : mines, construction, fabrication de meubles, exploitation forestière, mécanique automobile, fabrication de produits métalliques, travaux publics, fonderies, chantiers maritimes, aéronautique. Dans une étude sur les lésions professionnelles reliées au syndrome vibratoire au Québec de 1993 à 2002, Alice Turcot indique que la maladie est sous-estimée et sous-déclarée par rapport aux autres pays industrialisés. Certains secteurs reconnus comme étant à risque dans la littérature scientifique n’ont aucun cas déclaré : chantiers maritimes, fonderies et aéronautique, par exemple. Selon elle, ces résultats suggèrent que la maladie reste largement méconnue des travailleurs, des employeurs, et même des professionnels de la santé.

On recommande aux travailleurs atteints de cesser de fumer, d’éviter l’humidité, de garder les doigts au chaud et de se tenir loin des vibrations, au travail comme dans leurs loisirs. Ils peuvent prendre des médicaments vasodilatateurs, mais les effets secondaires, dont l’hypotension, font que peu respectent religieusement la posologie.

Il n’y a pas de réglementation pour quantifier les vibrations en Amérique du Nord. En Europe, depuis 2002, le seuil d’exposition journalier est fixé à 2,5 m/s2 (mètres par seconde au carré, soit l’unité de mesure des vibrations), mesuré sur une journée de huit heures. Au-delà, l’employeur doit prendre des mesures de prévention. Le seuil limite est fixé à 5,0 m/s2. L’absence de réglementation de ce côté-ci de l’Atlantique ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. Au contraire.

Comme le souligne Pierre Marcotte, on peut réduire les risques dans l’outil lui-même et avec des changements dans la méthode de travail. De façon globale, le corps des outils peut être muni d’un dispositif antivibratoire. Mais c’est plus rare et plus coûteux. On voit davantage des poignées munies d’une suspension, laquelle absorbe une partie des vibrations. Les scies à chaîne, par exemple, en sont maintenant équipées. « Les Japonais, qui ont rendu obligatoire l’utilisation de scies à chaîne munies de dispositifs antivibrations et limité par décret le temps d’utilisation, assistent aujourd’hui à une diminution du nombre de réclamations », souligne Alice Turcot. Mais elle ajoute une mise en garde : même équipés de telles poignées, les outils continuent de vibrer.

Pour se soustraire le plus possible aux vibrations, on peut aussi se munir d’outils moins vibrants et n’utiliser que des modèles avec poignées antivibrations, indique Pierre Marcotte. Entretenir l’outil afin qu’il reste toujours coupant et performant limite aussi la force à déployer pour l’utiliser, donc le risque. On peut également limiter les forces exercées sur l’outil – préhension et poussée – au minimum nécessaire pour effectuer la tâche et adopter des postures de travail qui diminuent les efforts musculaires. Limiter le temps de travail avec un outil vibrant, imposer des pauses et établir des rotations dans les quarts de travail. Autres choses à faire : éviter de diriger l’échappement d’air frais sur les doigts et de toucher directement les surfaces métalliques froides de l’outil avec la main.

Les vibrations et les répercussions de ces outils ne seront jamais nuls, indique Pierre Marcotte. Raison de plus pour dépenser un peu plus pour acquérir des modèles qui vibrent le moins possible, les entretenir et limiter leur utilisation en organisant le travail en conséquence. Car en matière de vibrations, moins, c’est mieux !