Explosifs sur les chantiers : la réglementation fait peau neuve

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Le dernier des douze coups de la sirène fend l’air, trente secondes s’égrènent encore et c’est la mise à feu. Bang ! Les explosifs ont fracassé le roc, faisant vibrer le sol. Le danger n’est toujours pas écarté, car toutes les charges d’explosifs n’ont peut-être pas sauté. De surcroît, l’explosion a libéré un gaz sournois et mortel, le monoxyde de carbone. C’est une évidence, les opérations de sautage sur les chantiers de construction sont dangereuses. Elles sont encadrées notamment par la section IV du Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC).

Mais cette section n’avait guère évolué depuis 1981 et avait besoin d’une sérieuse refonte. C’est fait ! La nouvelle réglementation est entrée en vigueur le 26 février dernier et tous les travailleurs et employeurs concernés de même que les inspecteurs de la CSST doivent maintenant se l’approprier.

Lorsque le roc est trop résistant pour être attaqué par la machinerie, et si le règlement municipal l’autorise, il faut le faire sauter à l’aide d’explosifs. L’entrepreneur général, s’il n’a pas lui-même une licence en sautage, fait alors appel à un entrepreneur spécialisé dans le domaine. Celui-ci se présente sur le chantier pour évaluer le terrain et déterminer, en accord avec l’entrepreneur général, les besoins en explosifs. Ces besoins dépendent bien sûr de la quantité et de la qualité de la roche à extraire : une roche dure comme le granite nécessitera plus d’explosifs qu’une roche tendre ou friable comme le calcaire. Les besoins dépendent aussi des risques de projection et de la capacité de la machinerie. Les blocs de roches générés par l’explosion ne doivent pas être trop petits pour ne pas retomber à l’extérieur du chantier, mais ils ne doivent pas être trop volumineux pour que la machinerie puisse les déplacer. « Le sautage, c’est une question de dosage, explique Roland Boivin, qui a participé à la révision du CSTC en tant que représentant de l’Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur de la construction (ASP Construction). Pas assez d’explosifs, et les blocs seront trop gros pour être excavés par la machinerie. Trop d’explosifs, et il y a risque de projection hors du chantier ». En fonction de tous ces éléments, le boutefeu détermine un patron de forage, une sorte de quadrillage du terrain avec des rangées de trous et précisant l’espacement et la profondeur des trous, la nature et la quantité d’explosifs, et la séquence de mise à feu.

Tout le travail se déroule ensuite dans un ordre précis pour réduire les risques d’accident. De façon schématique et selon le CSTC avant sa révision, en voici les principales étapes : viennent d’abord les foreurs qui percent les trous en suivant le patron de forage. Lorsque tous les trous sont forés et que les foreuses et autres machines susceptibles de percuter par accident un détonateur sont écartées, le boutefeu peut entrer en scène. En plus d’un permis général l’autorisant à manipuler des explosifs, il détient un certificat émis par la Commission de la construction du Québec attestant le fait qu’il dispose des connaissances nécessaires pour mettre à feu des explosifs adéquatement et en sécurité. Les explosifs sont arrivés sur le chantier le jour même, soit livrés par le fournisseur, soit apportés par l’entrepreneur. Les explosifs doivent être déchargés et transférés dans un petit dépôt ou un coffre de chantier à proximité du forage, mais à distance sécuritaire par rapport aux foreuses. Une fois le forage achevé, le boutefeu installe les explosifs dans les trous de mines. Il demande à son employeur de faire évacuer la zone de tir et de s’assurer que les autres travailleurs sont à l’abri. Douze coups de sifflet annoncent la mise à feu. Après le sautage, l’employeur veille à ce que personne ne revienne sur les lieux avant l’écoulement d’un délai dont la durée dépend du procédé de mise à feu et de l’inspection du site par le boutefeu.

Un règlement devenu obsolète

La section IV du CSTC réglemente toute cette séquence d’opérations sur les chantiers de construction. Mais ce CSTC, qui date de 1981, n’a pas suivi l’évolution technologique.

D’une part, la nature des explosifs a changé. Dans les années 70 et 80, l’explosion était déclenchée par une onde électrique qui se propageait de trou en trou pour faire exploser tous les chargements comme des dominos. Aujourd’hui, les chargements explosent aussi successivement comme des dominos, mais les détonateurs électriques ne sont presque plus utilisés. Ce n’est plus le courant électrique qui transmet l’onde de détonation, mais l’impact de la détonation lui-même. Dans chaque trou, un explosif se compose d’un détonateur de surface, relié au fond du trou à un autre détonateur et à la charge explosive, tous les trous étant reliés entre eux par les détonateurs de surface. Le boutefeu actionne un exploseur, qui déclenche le détonateur de surface, qui à son tour transmet l’impulsion au détonateur au fond et à tous les autres détonateurs de surface. La quasi-disparition des détonateurs électriques supprime les risques de déclenchement par induction en présence d’un champ magnétique. Par contre, la présence de détonateurs en surface exige une surveillance des opérations, car au moindre choc, c’est l’explosion en chaîne.

D’autre part, les capacités de forage ont augmenté, entraînant le rythme des opérations et transformant l’organisation du travail sur le chantier. Jean-Marie Jean a été boutefeu de nombreuses années avant de devenir représentant syndical pour l’Association des manœuvres interprovinciaux, et plus largement représentant provincial pour les foreurs-boutefeux. Dans les années 70 et 80, raconte-t-il, les engins de forage fonctionnaient à l’air avec un compresseur. Ils permettaient de forer un ensemble de trous cumulant une profondeur de 122 mètres linéaires. Vers 1985, des machines hydrauliques ont doublé la capacité de forage, et la cadence des opérations sur le chantier s’est accélérée. « Il y avait un sautage par jour. J’étais foreur en avant-midi et boutefeu l’après-midi », évoque Jean-Marie Jean. Au tournant du millénaire, la capacité de forage a atteint 305 à 366 mètres linéaires par jour. Les équipes de foreurs-boutefeux pouvaient désormais se succéder pour réaliser plusieurs sautages dans la même journée. Cela impliquait d’apporter plus d’explosifs sur le chantier et de multiplier les coffres, car un coffre ne peut contenir que 250 kg d’explosifs. Toutes les activités subséquentes au forage étaient également accélérées. « Après le forage, tout ce qui suit, déblayer le roc, charger… il fallait le faire plus vite », décrit Jean-Marie Jean. En somme, toute l’organisation du travail se complexifiait. « Les foreurs déplaçaient les machines et pendant que je préparais le sautage, l’équipe d’excavation était sur le sautage que je venais de faire, l’arpenteur se promenait sur le terrain, il y avait de la machinerie lourde autour du sautage… », dépeint encore Jean-Marie Jean. Ces déplacements de machines et de personnes ainsi que les multiples opérations simultanées augmentent les risques d’accident. Il y a aussi des distances à respecter : celles entre les foreuses et les explosifs, que ces derniers soient déjà dans un trou ou encore dans le dépôt autant que celles entre les dépôts et les structures environnantes. Avec plusieurs coffres et plusieurs foreuses en action à proximité des infrastructures urbaines, le respect des distances relevait du casse-tête. Dans ces situations, « les règles de sécurité étaient caduques et comme il n’y avait pas de règles établies par rapport à la nouvelle réalité des chantiers, c’était laissé à l’interprétation de chacun », commente Jean-Marie Jean.

La situation se complique encore lorsque des conditions particulières de terrain ne permettent pas de suivre la séquence d’opérations décrite plus haut. Il arrive en effet que des trous se bouchent et que les activités de forage et de chargement doivent cohabiter alors que la réglementation n’était guère explicite pour encadrer ces situations critiques.

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La section IV du CSTC réglemente la séquence d’opérations entre le forage, la pose des explosifs, l’évacuation, le sautage, etc. Le nouveau règlement devait tenir compte de l’évolution technologique.

Enfin, le CSTC présentait aussi des lacunes quant à la prévention des risques collatéraux que peuvent causer les projections, les vibrations, le souffle et le monoxyde de carbone (CO) sur le chantier et dans le voisinage. L’explosion engendre des vibrations dans le socle rocheux, similaires à un tremblement de terre, et qui peuvent se transmettre jusqu’aux infrastructures voisines telles qu’une route, une ligne électrique, des édifices ou des habitations. Ces vibrations, tout comme les projections de roches, peuvent non seulement endommager les infrastructures, mais aussi blesser des personnes, voire des travailleurs dans des bureaux ou des magasins des alentours. Plus rare, l’onde de choc créée dans l’air par l’explosion peut briser des vitres et provoquer des lésions. Certains boutefeux se fient à leur seule expérience pour estimer les quantités d’explosifs nécessaires afin que les morceaux de rocs ne soient pas projetés hors du chantier sur des habitations ou sur la voie publique et que les vibrations n’endommagent pas les infrastructures alentour. Avec la multiplication des sautages en ville, il devient nécessaire de raffiner les patrons de forage et de mieux normaliser les estimations de la quantité d’explosifs pour réduire les risques pour le voisinage. Quant au CO, il n’était pas mentionné dans la section IV du CSTC. Ce gaz qui se dégage lors de l’explosion est légèrement plus léger que l’air et ne se dissipe pas spontanément dans l’atmosphère. Il est dangereux pour les travailleurs qui reviennent sur la zone de sautage, mais aussi pour les résidents et les travailleurs du voisinage. En effet, le CO tend à migrer dans le sol, particulièrement si celui-ci est constitué de strates sédimentaires. Ce gaz peut alors gagner les fondations avoisinantes et pénétrer dans les édifices ou les résidences. « On a été chanceux, il y a eu des cas où il était moins une. Les pompiers sont arrivés et ont mesuré une teneur en CO de 1 200 pm. La norme, c’est 35 ppm. À 1 200 ppm, c’est la mort qui vous attend », commente Roland Boivin.

Les explosifs, également une question de sécurité publique

Le milieu du sautage à l’explosif et la CSST étaient convaincus qu’une révision de la section IV du CSTC s’imposait. Mais la sécurité en présence d’explosifs ne relève pas seulement de la CSST. En effet, les explosifs ne doivent pas tomber entre les mains de qui voudrait commettre un attentat ou un autre méfait. C’est donc aussi une question de sécurité publique qui relève de compétences provinciale et fédérale.

Au gouvernement fédéral, Ressources naturelles Canada gère la Loi sur les explosifs et le Règlement de 2013 sur les explosifs. Cette loi et ce règlement concernent la fabrication, l’essai, l’acquisition, la possession, la vente, le stockage, le transport, l’importation et l’exportation d’explosifs, ainsi que l’utilisation de pièces pyrotechniques. Pour le transport, il s’agit notamment du transport de transit, c’est-à-dire l’entrée et la circulation d’explosifs sur le territoire canadien pour gagner un autre territoire. Ressources naturelles Canada délivre donc les permis pour notamment la fabrication, le stockage, l’importation et la possession d’explosifs, mais pas pour leur utilisation. « L’utilisation est du ressort du gouvernement provincial », distingue Jean-Luc Arpin, le directeur de la Division de la réglementation sur les explosifs à Ressources naturelles Canada.

Au gouvernement québécois, le ministère de la Sécurité publique gère une loi également appelée « Loi sur les explosifs » et le règlement afférent, soit le Règlement d’application de la Loi sur les explosifs, tandis que la Sûreté du Québec la fait appliquer. Cette loi couvre l’attribution du permis général pour la manutention d’explosifs et des permis de transport, de dépôt et de vente. La sergente Mélanie Normand est coordinatrice provinciale en explosifs et a participé à la révision du CSTC. Elle explique que les préoccupations de la Sûreté du Québec sont de deux ordres : « La sûreté des explosifs pour qu’ils ne soient pas volés et la sécurité du public pour que les gens soient en sécurité par rapport aux explosifs ».

Les champs d’application des lois fédérale et provinciale sur les explosifs et du CSTC diffèrent, mais s’effleurent et se chevauchent parfois. Les modifications d’un règlement peuvent donc interférer avec les autres. De plus, « les provinces utilisent notre règlement comme modèle de base pour implanter les mesures provinciales, relate Jean-Luc Arpin. Ils font ça par référence. Si notre règlement change, il faut mettre la référence à jour dans le règlement provincial ». Quelques articles du CSTC font justement référence à la loi fédérale. C’est le cas d’une annexe présentant les distances à respecter entre un dépôt d’explosifs et les infrastructures environnantes. En raison de cet enchevêtrement des règlements, il fallait s’assurer que la révision de la section IV du CSTC n’allait pas à l’encontre des lois fédérale et provinciale sur les explosifs. Et comme le règlement fédéral est lui-même en cours de révision, l’occasion était propice à l’harmonisation des trois législations.

Tous autour de la table

Le comité de révision du CSTC a formé un sous-comité, présidé par le conseiller expert de la CSST, Pierre Bouchard, composé de représentants de la CSST, de représentants syndicaux et de l’Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec ainsi que de deux fabricants d’explosifs pour représenter la partie patronale. Roland Boivin, qui fut expert en explosifs à la CSST, président de la Société d’Énergie Explosive du Québec, puis consultant pour l’ASP Construction, a aussi pris part aux travaux de révision en tant que représentant de l’ASP Construction. La Sûreté du Québec et Ressources naturelles Canada étaient aussi invités pour apporter l’expertise relative à leurs règlements respectifs. « Pour modifier notre règlement, il fallait connaître les dispositions des autres règlements et réaliser qu’on avait des préoccupations différentes », rapporte Pierre Bouchard.

Les travaux ont commencé en 2009, pour déboucher au printemps 2015 sur un nouveau CSTC satisfaisant pour tous. « Tout le monde était content », affirme effectivement Roland Boivin. « Tout s’est bien déroulé parce qu’il y avait une volonté commune de tous les intervenants autour de la table », appuie Jean-Marie Jean, qui représentait la partie syndicale. « Le Code devait être modifié, donc les gens qui ont participé avaient le même objectif. Au bout du compte, le Code va être agréable », estime Daniel Gros-Jean, ingénieur chez Dyno-Nobel et représentant expert de la partie patronale. Ce nouveau règlement vient donc clarifier les règles de sécurité pour chaque étape d’une opération de sautage. Les modifications sont trop nombreuses pour être toutes énumérées, mais en voici les grandes lignes.

Pour un transport sécuritaire

Bien que les explosifs soient dangereux, ce n’est pas toujours leur manipulation directe qui est la cause des accidents recensés, mais parfois plutôt leur transport, et plus particulièrement les conséquences d’un accident de la route. Pierre Bouchard mentionne le cas d’un camion en Ontario qui a pris feu et explosé une trentaine de minutes après que le conducteur a fait une sortie de route. Dans un accident en France, c’est un bris mécanique du système de freinage qui a mis le feu au véhicule, provoquant la déflagration. Au Mexique, un véhicule qui transportait des explosifs est entré en collision avec un autre et a pris feu, provoquant son explosion quelques minutes plus tard. Chaque fois, le feu fut à l’origine de l’explosion. Pour éviter les bris mécaniques, le véhicule qui transporte les explosifs doit être en bon état de fonctionnement et devra dorénavant être inspecté chaque année par un mécanicien accrédité, et les défaillances devront être corrigées. Pour faciliter le contrôle d’un début d’incendie, le véhicule devra être équipé non plus d’un, mais de deux extincteurs portatifs. Et enfin, pour réduire les risques d’explosion, les explosifs devront être localisés dans un compartiment isolé et résistant au feu, conformément à la réglementation en vigueur. Si les détonateurs sont transportés dans le même véhicule, ils devront l’être dans un compartiment distinct, entièrement fermé et sans communication avec le compartiment contenant les explosifs. Il sera également interdit de transporter des contenants de diesel, d’essence ou de tout autre produit inflammable, même s’ils sont séparés des explosifs. « Toutefois, sur les chantiers éloignés, les entreprises de sautage sont souvent les premiers arrivés sur le terrain, fait remarquer Daniel Gros-Jean. La route n’est pas carrossable et les stations d’essence sont absentes. » Dans ce cas, un nouvel article autorise le transport hors route des explosifs dans un autre type de véhicule, en les mettant dans un coffre dont l’intérieur est dépourvu de tout matériel pouvant générer des étincelles. Les détonateurs doivent en être séparés par une cloison sécuritaire dans le même coffre, ou être placés dans un autre coffre. Le carburant supplémentaire doit être convenablement séparé des coffres contenant les détonateurs et les explosifs.

L’entreposage temporaire dans le camion

En vertu de la Loi sur les explosifs du gouvernement provincial, le permis de transport n’autorise que le transport des explosifs, qui doivent donc être déchargés sitôt l’arrivée du camion sur le chantier et entreposés dans un coffre de chantier ou un autre dépôt autorisé. Celui-ci doit être conforme au Règlement d’application de la Loi sur les explosifs et respecter les distances prescrites en annexe par rapport au milieu urbain. La capacité d’entreposage maximale des coffres de chantier est de 227 kg. Pour des journées de travail nécessitant plus de 227 kg d’explosifs, il faut répartir les explosifs dans plusieurs coffres ou dépôts. Lorsqu’il est impossible de respecter les distances sécuritaires prévues entre les dépôts, les dépôts doivent être protégés les uns des autres par des merlons, c’est-à-dire des monticules de terre ou des sacs de sable. Cependant, comme il devient parfois ardu d’organiser le travail et de respecter toutes les distances, le nouveau règlement offre une solution de rechange.

Photo: Centre de formation professionnelle de la Baie-James
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Selon certaines conditions, le camion de transport pourra être utilisé pour l’entreposage temporaire des explosifs.

À condition qu’il soit équipé d’un système automatique de suppression d’incendies et qu’il fasse l’objet d’un permis de dépôt délivré par la Sûreté du Québec, le camion de transport pourra être utilisé pour l’entreposage temporaire des explosifs. Lors d’un sautage, il devra être en lieu sécuritaire à l’extérieur de la zone de tir et sous la surveillance continuelle d’une personne titulaire d’un permis général. Le camion permettra alors d’entreposer jusqu’à 800 kg d’explosifs, de quoi réaliser une journée de travail. « On a parlé avec les entrepreneurs pour savoir quelle est la quantité d’explosifs nécessaire dans une journée », commente Pierre Bouchard. De l’avis de plusieurs, ce camion d’entreposage temporaire va grandement simplifier l’organisation du travail sur le chantier. « C’est très intéressant pour nous. Au lieu de gérer plusieurs petits coffres de chantier, on a la possibilité d’utiliser le véhicule comme dépôt sur un chantier », se réjouit Daniel Gros-Jean. « Avec le camion, ce sera plus facile d’ajuster la distance. Ça améliore la sécurité », estime également Pierre Bouchard. L’entreposage temporaire va aussi grandement réduire les manipulations. « Avant, on devait arriver avec le camion d’explosifs, ouvrir les portes, transporter les explosifs, les mettre dans un petit dépôt temporaire le temps des travaux et à la fin de la journée, remettre les explosifs dans le camion, relate Daniel Gros-Jean. Il fallait aussi déplacer les dépôts sur le chantier. Mais comme on ne peut pas déplacer un dépôt avec des explosifs à l’intérieur, il fallait les sortir du dépôt, déplacer le dépôt vide... C’est beaucoup de manipulations ». Désormais, c’est le camion qui se déplacera sur le chantier pour apporter les explosifs à la zone de chargement. Moins de manipulations, moins de risques d’explosion et aussi moins de blessures au dos. « On évite que les travailleurs manipulent sept ou huit fois la caisse pour rien dans une journée. Ça pèse quand même entre 18 à 23 kg ! », observe Daniel Gros-Jean. « Le boutefeu devait décharger son camion, se rendre au coffre, se placer à quatre pattes pour mettre les explosifs dans le coffre. Des manipulations excédentaires, ça use le corps », acquiesce Jean-Marie Jean.

Du point de vue de la sûreté, le camion est aussi plus facile à surveiller que plusieurs dépôts cachés derrière des merlons et qui changent de place sur le chantier. « Ça permet une meilleure surveillance. Tout le monde le voit, le camion avec les explosifs. Ça diminue les risques de vol », ajoute Josée Ouellet, inspectrice BTP à la CSST et experte en manutention et usage d’explosifs.

Le point sur les licences, les permis et les certificats

Quiconque travaille en présence d’explosifs doit être titulaire d’un permis général, émis par la Sûreté du Québec après vérification des antécédents judiciaires. Ce permis est accordé au demandeur si ce dernier n’a pas été reconnu coupable d’une infraction visée à l’article 13 de la Loi sur les explosifs dans les cinq années précédant sa demande. Outre ce permis général, toute une série de licences et de permis encadre le travail avec les explosifs, de leur fabrication jusqu’à leur utilisation sur le chantier. En amont de la chaîne, le Règlement 2013 sur les explosifs du gouvernement fédéral réglemente l’octroi de licences pour les fabriques d’explosifs et les poudrières où ils sont entreposés. On parle ici de dépôts de grandes quantités comme ceux d’un fabricant ou d’un fournisseur, et non des petits dépôts ou coffres sur les chantiers. Entre le fabricant, le fournisseur et l’entrepreneur en sautage, des permis de vente et de dépôt autorisent la vente, l’achat et l’entreposage des explosifs. Ils sont délivrés par la Sûreté du Québec. Celle-ci délivre aussi le permis de transport que doit avoir, par exemple, le fournisseur qui livre les explosifs à l’entreprise de sautage ou directement au chantier, ou l’entrepreneur qui va chercher les explosifs chez le fournisseur pour les apporter au chantier. Dans le cas de l’entreposage temporaire prévu par le nouveau règlement, le camion doit faire l’objet d’un permis de dépôt, octroyé par la Sûreté du Québec. Enfin, le boutefeu qui organise le sautage sur le chantier doit être titulaire d’un certificat de boutefeu, délivré par la CSST après réussite de l’examen de boutefeu. Le certificat est conditionnel à la détention du permis général.

Outre ces licences et permis touchant les travaux de sautage sur un chantier de construction, le gouvernement fédéral en délivre d’autres pour les autres opérations impliquant des explosifs.

Quelques situations particulières de forage

Lors d’une opération de sautage théorique, tous les trous sont forés, le boutefeu vérifie l’état des trous, les foreurs quittent la zone et le boutefeu charge les trous. Dans ce scénario parfait, le forage est interdit à moins de 8 mètres d’un trou déjà chargé et plus largement, à moins de 8 mètres d’un lieu de chargement d’explosifs. C’était 5 mètres dans le précédent règlement.

Photo: Centre de formation professionnelle de la Baie-James
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La réglementation permet de forer et de charger en alternance les trous au lieu de tous les forer, puis de les charger.

Il existe cependant des situations où foreur et boutefeu doivent cohabiter. Par exemple, dans certains terrains instables ou saturés d’eau, il arrive que quelques gravats tombent dans un trou avant la fin du forage. « Parfois, on fait un trou, mais la géologie n’est pas favorable, il y a de la boue et le trou se referme », explique Daniel Gros-Jean. Il sera maintenant possible de procéder au chargement immédiat du trou, c’est-à-dire de le charger aussitôt foré. Autrement dit, la réglementation permet de forer et de charger en alternance les trous au lieu de tous les forer, puis de les charger. D’autres fois, un trou qui était propre à la fin du forage se bouchait pendant que le boutefeu travaillait sur la zone de chargement. « Le boutefeu a vérifié tous les trous et commence à charger, explique Jean-Marie Jean. Mais il y a des vibrations à cause de l’équipe de foreurs, qui continue à forer plus loin, et une roche peut tomber et obstruer un trou. Le boutefeu ne peut pas le charger et rappelle un foreur. » Ce sont deux exemples de situations où un trou pourra maintenant être foré à moins de huit mètres d’un trou déjà chargé, sous la surveillance du boutefeu et en respectant certaines conditions. Les trous chargés doivent être visiblement marqués. La distance minimale par rapport au trou chargé est de 1,5 mètre, et si la profondeur excède 6 mètres, le foreur doit s’assurer de ne pas dévier pour éviter que les vibrations du forage ne déclenchent le sautage du trou chargé juste à côté.

La zone de chargement devient visible

Une fois le forage achevé, la zone de chargement est matérialisée par des tréteaux, des rubans ou une ligne d’avertissement et seules les personnes titulaires d’un permis général peuvent y pénétrer sous la surveillance habituelle du boutefeu. « Avec une délimitation physique et visuelle, ce sera plus facile de contrôler qui entre dans la zone et ce sera plus facile aussi pour les travailleurs et les visiteurs de voir qu’il se passe quelque chose de particulier et qu’il faut rester à distance », croit Josée Ouellet.

Plus généralement, il sera interdit d’approcher une flamme ou toute substance ou produit pouvant provoquer un incendie ou explosion. En particulier, il sera interdit de fumer à moins de 8 mètres des explosifs. « Beaucoup de travailleurs fument, fait remarquer Josée Ouellet, et avant, il n’y avait pas de distance. »

Prévenir les dommages pendant et après la mise à feu

Le boutefeu doit évidemment déterminer les quantités d’explosifs nécessaires pour optimiser l’excavation, mais il doit aussi planifier le sautage pour que les vibrations et les projections n’endommagent pas les infrastructures alentour. Dernièrement, les boutefeux se fiaient à leur expérience pour doser les explosifs. « Le règlement n’avait pas de balises, donc la façon de faire empirique était valable », rapporte Pierre Bouchard. « Dorénavant, le calcul des vibrations, c’est obligatoire », prévient Roland Boivin. Le boutefeu doit suivre les normes indiquées par le devis d’une autorité publique ou d’un ingénieur ou en annexe du CSTC. Il doit aussi s’équiper, d’un sismographe par exemple, pour démontrer qu’il a respecté les limites des vibrations autorisées. Pour restreindre les projections à l’intérieur de la zone de tir, des pare-éclats pourront être déposés sur les trous de mines.

La mise à feu est annoncée comme précédemment par douze coups d’avertisseur à une seconde d’intervalle, mais le nouveau règlement prescrit une intensité minimum de 120 dB.

Après le sautage, il revient maintenant au boutefeu d’inspecter la zone de tir. Une fois la fumée dissipée, pour ne pas s’exposer lui-même, il repère les trous qui n’auraient pas sauté et mesure la concentration en CO. S’il rencontre un trou raté, seul, le boutefeu peut être présent dans la zone de tir et réamorcer ou débourrer le trou suivant la procédure établie par l’employeur. Si l’opération de réamorçage ou de remise à feu est irréalisable, les explosifs doivent être retirés en suivant une procédure qu’un ingénieur a écrite en concordance avec les instructions du fabricant. Si tous les trous ont sauté ou que les explosifs ont été retirés, que la concentration en CO est inférieure aux valeurs limites d’exposition indiquées au Règlement sur la santé et la sécurité du travail (chapitre S-2.1, r. 13) et qu’il estime que la zone de tir est sécuritaire, le boutefeu en informe les travailleurs en déclenchant un signal sonore de 15 secondes. Les travailleurs devront donc attendre la fin de ce signal pour enlever les pare-éclats et excaver les débris. Les pare-éclats devront d’ailleurs être retirés rapidement pour favoriser la dissipation du CO dans l’atmosphère et prévenir sa migration dans le sol.

Finalement, le boutefeu remplit le journal de tir, où il consigne notamment les quantités d’explosifs utilisées, les paramètres du sautage et le résultat. « Le journal de tir a été modifié pour être plus précis. Il y a plus d’information sur ce qui a été fait, les données de forage, les résultats escomptés et les choses à améliorer », décrit Josée Ouellet. « C’est très pertinent, soutient Daniel Gros-Jean. C’est quelques minutes de plus pour le remplir, mais les renseignements sont très importants. Ça valide que les travaux sont bons. On est capables de valider les quantités, le taux de chargement, de mieux planifier le prochain sautage en fonction des vibrations obtenues, de modifier les patrons de forage. Comme un livre d’histoire. »

Ce nouveau règlement apporte de nombreuses modifications qui jettent des balises claires pour encadrer les opérations de sautage. Reste maintenant aux travailleurs et aux employeurs de se les approprier, et l’ASP Construction est mandatée pour dispenser les formations. Les inspecteurs de la CSST aussi devront être formés pour faire appliquer ce nouveau règlement. « Ils ont beaucoup plus de règles à vérifier sur le chantier », constate Josée Ouellet. Tous recevront une formation d’une journée complète au printemps pour être prêts à appliquer le CSTC cet été.


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