L’envers du décor

Les bris techniques ne sont pas acceptables et il y a énormément de mesures de contrôle mises en place pour éviter que cela ne survienne, comme des inspections quotidiennes ou hebdomadaires de chaque pièce d’équipement.
Les bris techniques ne sont pas acceptables et il y a énormément de mesures de contrôle mises en place pour éviter que cela ne survienne, comme des inspections quotidiennes ou hebdomadaires de chaque pièce d’équipement. Photo : Cirque du Soleil

Dans le cadre du Grand Rendez-vous annuel en santé et sécurité du travail organisé par la CNESST, Félix Viau, conseiller principal en SST, Division spectacles de tournées et Christine Lefebvre, conseillère principale, Nouvelles productions et Événements, tous deux au Cirque du Soleil, sont venus nous présenter l’envers du décor de la gestion de risques au sein d’un milieu unique et de cette entreprise particulière.

Au Cirque du Soleil, la gestion de risques entre en jeu dès la conception d’un spectacle, jusqu’à son retrait de la scène, tant pour les employés que pour les artistes. Avec 18 spectacles en diffusion et entre huit à dix représentations par semaine, les artistes sont considérés comme des travailleurs professionnels, et sont assujettis à la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Aux risques pouvant être vécus dans les entreprises s’ajoutent des défis considérables pour les artistes et les techniciens, qui font le tour de la planète, puisque les spectacles changent de pays ou de ville régulièrement. Mobiliser des équipes aux quatre coins du monde, avec le décalage horaire, et s’assurer que toutes les règles en santé et sécurité au travail sont appliquées partout et en tout temps devient alors plus complexe.

Toutefois, pour régir les risques acrobatiques, le service responsable de la santé et la sécurité du travail doit collaborer avec une multitude d’autres secteurs, dont ceux de l’entraînement et de la performance (coaching, préparation mentale et physique des artistes), de la médecine de performance (évaluation physique des artistes et suivi), des opérations techniques (conformité des installations et des appareils acrobatiques), des concepteurs et des comités santé et sécurité pour les différents spectacles, et au siège social international à Montréal.

Des concepts analysés en profondeur

« Notre mandat n’est pas de restreindre les concepts acrobatiques, et on veut aussi que les spectacles puissent être présentés. Par contre, on veut que ce soit fait de la façon la plus sécuritaire possible. Les bris techniques ne sont pas acceptables et il y a énormément de mesures de contrôle mises en place pour éviter que cela ne survienne, comme des inspections quotidiennes ou hebdomadaires de chaque pièce d’équipement. Nos techniciens ont un mandat de SST primordial », mentionne Félix Viau. D’autres éléments sur lesquels les conseillers en SST insistent sont la sécurité des spectateurs lors des représentations et la prévention des blessures. Pour faire leurs analyses de risques, ils passent à travers tous les éléments d’un spectacle. Fil de fer, jonglerie, trapèze… tous les numéros ne comportent pas les mêmes risques, il s’agit donc de déterminer des mesures de contrôle différentes à mettre en place. L’environnement est également étudié : le numéro est-il effectué dans le noir ? Y a-t-il présence d’eau ? L’artiste a-t-il l’expérience nécessaire pour exécuter la performance ? Rien n’est matière à improvisation, la chorégraphie est décortiquée dans ses moindres détails. Un autre concept de sécurité également en vigueur au Cirque du Soleil est celui du statut de performeur par rapport à celui de non-performeur. Lorsqu’un artiste n’est pas en statut de performance, et qu’il doit monter sur une plateforme acrobatique, par exemple, il doit se soumettre aux mêmes règles et normes qu’un employé, soit porter un harnais ou autres mesures de sécurité obligatoires. À partir du moment où il exécute sa performance, c’est la diligence raisonnable et la culture de gestion de risques du cirque qui entrent en scène.

Deux réalités, un seul objectif

Au même titre que d’autres entreprises, les employés et les artistes doivent se soumettre à la Loi sur la santé et la sécurité du travail, mais c’est dans la façon de faire que le Cirque du Soleil se distingue. « Pour les employés, d’un côté, le cadre réglementaire est plus clair, plus encadré. On leur demande de se conformer aux multiples lois existantes à travers la planète, mais pour les artistes professionnels, les règles sont moins claires du point de vue de la législation. Pour ceux-ci, on se réfère à notre principe de diligence raisonnable, où nous avons créé notre propre culture de gestion de risques avec des collaborateurs », explique Félix Viau, conseiller principal en SST, Division spectacles de tournées. Afin de toujours être en conformité avec les réglementations lors des tournées mondiales, le Cirque du Soleil s’est imposé un standard universel, que toutes les tournées doivent respecter. De cette façon, l’entreprise s’assure de toujours être égale ou supérieure aux normes exigées, et c’est plus simple pour les employés qui se déplacent d’un endroit à un autre. « C’est toujours la même méthodologie qui s’applique, en France ou aux États-Unis, lorsqu’un employé monte sur un mât ou conduit un chariot élévateur, par exemple. D’un autre côté, les mêmes règles que celles des risques techniques sont appliquées à une performance acrobatique, ajoute-t-il. La tâche, l’équipement, la formation sont contrôlés, et quand il s’agit de performance acrobatique, les mêmes éléments sont observés, mais d’une différente façon. « Au lieu d’aller changer une ampoule au plafond, la tâche d’un artiste est de faire un double salto arrière sur un trampoline. On se demande donc ce que ça génère comme risques. On doit s’assurer que le trampoline est en bon état, que l’environnement est propice, que la formation de l’artiste est à jour, que son comportement est adéquat cette journée-là », décrit M. Viau. Rien de ce que le public voit sur scène n’est laissé au hasard. À cet effet, le Département de médecine de la performance s’assure, avant chaque représentation, que l’artiste est en condition pour performer. S’il ne l’est pas, les numéros sont remplacés, ou tout simplement retirés.

Au fil du temps…

« Tout ceci n’est pas arrivé en une seule année, c’est où nous en sommes aujourd’hui […], après plus de 10 ans [de travail en santé et sécurité] », explique Christine Lefebvre, conseillère principale, Nouvelles productions et Événements. La Direction de santé et sécurité existe formellement depuis 2003 et, comme dans la plupart des entreprises, celle-ci a évolué au fil des ans. D’abord, le Cirque a commencé à faire des analyses de risques principalement pour des besoins de permis obligatoires, en Europe par exemple. Au départ, les analyses de risques étaient effectuées une fois le processus de création du spectacle complété, ce qui n’était pas optimal, car il fallait parfois modifier l’équipement acrobatique après coup afin d’y incorporer des systèmes de sécurité additionnels. « Nous avons donc commencé à nous impliquer dès la conception des spectacles. Désormais, chaque fois que l’équipe de création choisit un design, un appareil et même une performance, sur la table à dessin, on est déjà là pour établir les arrêts d’urgence, les systèmes d’automation spécifiques, et même valider les types de filets, les longes et les matelas nécessaires à la performance », explique Mme Lefebvre. L’équipe doit également s’assurer en tout temps que l’information se transmet, puisque les spectacles sont conçus par une équipe et opérés par une autre. Les employés des opérations doivent comprendre pourquoi de telles mesures de sécurité sont imposées et doivent être respectées. Puisque la plupart des spectacles durent plus de dix ans, il faut s’assurer que l’analyse de risques reste actuelle et pertinente au fil du temps. D’ailleurs, depuis janvier 2015, une politique écrite sur la gestion et le cycle de vie des analyses de risques a fait son entrée dans l’entreprise. « On se rend compte que les notions de santé et de sécurité sont en mouvance constante et qu’on doit suivre la réalité de l’entreprise et s’adapter. »

Depuis 1984, le Cirque du Soleil considère la sécurité entourant ses artistes sur l’ensemble de ses sites de spectacle et d’entraînement comme une priorité absolue. Puisqu’il est profondément ancré dans sa culture d’entreprise, le souci de la sécurité et de la santé des artistes s’est imposé comme une condition sine qua non à toute intention artistique et à toute décision d’affaires.

Le Cirque du Soleil a établi des façons de faire de manière à ce que le travail de ses artistes s’effectue, jour après jour, dans des environnements hautement contrôlés afin de gérer adéquatement les facteurs de risque de performance. Ne laissant rien au hasard, l’entreprise veille constamment à ce que l’équipement et les environnements de travail répondent aux normes de sécurité les plus rigoureuses.

« L’important, c’est de rester ouvert et de gérer le changement […] », conclut Christine Lefebvre.



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