Prévention durable à l’usine IBM de Bromont : une recette sur 5 ans

Comité Culture de Prévention IBM Bromont
Comité Culture de Prévention IBM Bromont

C’est lors du Grand Rendez-vous santé et sécurité du travail que les kinésiologues et préventionnistes en ergonomie Milène Tanguay et Geneviève Gravelle ont décrit comment leur équipe de santé et sécurité a développé une culture de prévention participative et durable chez IBM de Bromont.

Dans une usine de 79 000 m2 où plusieurs travailleurs aux métiers variés sont à l’œuvre 24 h par jour et 7 jours par semaine dans plusieurs secteurs différents, les risques sont nombreux et diversifiés. La prévention peut se diluer et se perdre. « L’usine de Bromont s’en remettait à un comité de santé et de sécurité qui pouvait tout gérer, explique Milène Tanguay. Personne ne voulait s’approprier la prévention. Notre baisse du nombre d’accidents stagnait. » C’est pour cette raison que l’équipe de santé au travail et le comité de prévention (comité Culture de prévention) de l’usine ont remis le compteur à zéro en 2011 en élaborant un plan quinquennal soutenu par la haute direction.

Premier grand défi du groupe : faire migrer la prévention des accidents vers chacun des travailleurs, afin que chacun d’entre eux développe ultimement le réflexe d’agir pour prévenir et résoudre des problèmes de sécurité.

La première année

Plus facile à dire qu’à faire ! Pour asseoir la prévention sur des bases solides, l’an un du plan quinquennal fut consacré à établir le portrait de la santé et la sécurité à l’usine, puis à recueillir l’avis des travailleurs au moyen d’un grand questionnaire largement distribué. Tout a été passé en revue : programmes de prévention, règles de sécurité, direction, imputabilité de l’individu, statistiques, tendances, etc. « La vision du comité Culture de prévention n’est pas forcément compatible avec celle des employés et c’est pourquoi nous avions besoin de leur avis », indique Milène Tanguay. Le but ? Arrimer la vision du groupe de santé à celle des travailleurs. En plus des questions fermées visant à documenter la manière dont était vécue la santé et la sécurité dans l’usine, des questions ouvertes ont permis de récolter 500 commentaires et suggestions.

L’équipe de prévention a ciblé les faiblesses ressorties lors de cette consultation pour établir les priorités des années suivantes. Par exemple, la communication était déficiente. « Nous étions très efficaces pour donner plein d’information, qui restait toutefois à la haute direction ou à des directions de premier niveau, sans se rendre jusqu’aux travailleurs », indique Geneviève Gravelle. Les travailleurs ont également souligné que malgré le discours, la production était priorisée, devant la sécurité. La prise en charge des déclarations de sécurité, des suivis et des actions était également déficiente. « Le nombre de déclarations était élevé, mais certaines d’entre elles ne se rendaient pas aux bonnes oreilles, donc des problèmes n’étaient pas pris en charge », précise Geneviève Gravelle. Les travailleurs ont aussi souligné le manque de reconnaissance pour les succès et les bons coups.

La deuxième année

Pour 2012, la communication, la reconnaissance et le travail sur les comportements sont priorisés. Plusieurs stratégies sont mises au point pour embarquer tout le monde. Par exemple, un nouveau logo et un nouveau slogan sur un thème tiré du film Hommes en noir ont été créés. La haute direction a lancé le mois de la prévention lors d’une rencontre officielle. Depuis, le mois de novembre est resté le mois de la prévention à l’usine, où les acquis de l’année sont passés en revue et les bons coups, reconnus. Sur une base volontaire, les travailleurs pouvaient recevoir du comité de santé et de sécurité une carte de « mission de sécurité » expliquant de façon vulgarisée les rôles et les responsabilités de chacun. Les volontaires ont été invités à coller une affichette portant leur signature sur l’un des murs à l’entrée de l’usine. En tout, 1 600 engagements composent un impressionnant tableau vivant auquel s’ajoutent encore aujourd’hui des signatures. Les nouveaux employés sont systématiquement informés de l’engagement de l’usine en matière de sécurité et invités à prendre leurs responsabilités respectives. Une vidéo inspirée de Hommes en noir a été produite et vue dans l’ensemble de l’usine, pour rappeler à chacun qu’il a une mission à accomplir.

La troisième année

L’un des moments forts de 2013 fut la formation offerte à tous les employés au sujet de la courbe de Bradley. Celle-ci montre que plus l’interdépendance fait du chemin dans l’usine, plus la culture de la prévention s’instaure et fait baisser le nombre d’accidents. Les travailleurs ont d’ailleurs signalé que le slogan de l’usine : La prévention, je la fais pour moi, ne cadrait pas avec l’idée d’interdépendance. C’est pour cette raison qu’il est devenu, à leur suggestion : La prévention, je la fais pour moi et toi. « Il est très important d’écouter ce que disent les travailleurs », rappelle Geneviève Gravelle. Des rappels périodiques ont ensuite été instaurés pour montrer aux employés les progrès de l’usine sur cette courbe de Bradley.

En 2013 toujours, une activité d’analyse de risques a été mise sur pied. Accompagné d’un membre du comité de santé et de sécurité, chacun a pu déceler les risques associés à son équipement de travail. Des actions correctives ont suivi pour rendre l’équipement plus sécuritaire. Les directeurs et les services techniques des équipements ont reçu pour leur part une formation percutante, donnée par une avocate du centre patronal, leur rappelant leurs rôles respectifs à la lumière de la Loi C-21 et leur obligation d’agir quand survient une situation problématique. « Ces formations ciblées ont été un bon moyen d’éveiller les individus aux risques, à leur rôle, à leur responsabilité et à leur imputabilité », indique Milène Tanguay.

L’équipe de prévention s’est également attaquée à la rétroaction des signalements. Elle a implanté un outil de déclaration devenu très populaire, baptisé « coupon SST », sur lequel les travailleurs font des déclarations pour la sécurité. Il peut s’agir d’un problème d’inconfort, d’hygiène, de sécurité, d’ergonomie, bref de ce qui ne tourne pas rond au poste de travail. La couleur de l’indicateur de cette déclaration, affichée au tableau du poste, renseigne visuellement le quart de travail suivant. Un incident ou un « passé près » donne lieu à un indicateur rouge, et une déclaration de nature préventive, à un indicateur jaune. Si rien n’est arrivé, l’indicateur est vert. Les déclarations préventives sont passées de 80 % en 2013 à 90 % en 2014 et 2015.

« Nous voulions un outil au quotidien pouvant augmenter non seulement le nombre de déclarations au total, mais surtout le nombre de déclarations préventives et engager la responsabilisation de l’individu, indique Geneviève Gravelle. Le jaune, pour nous, c’est excellent ! Ça veut dire qu’on peut prévenir l’accident, donc travailler sur la cause pour éliminer le risque. » Dans plus de 50 % des cas, les risques ont été traités de façon autonome par les travailleurs. Ce système de gestion au quotidien implique que 100 % des coupons soient analysés et débouchent sur des actions, s’il le faut.

La quatrième année

En 2014, le comité a encore ciblé la communication. Il a lancé un bulletin mensuel qui affiche tous les résultats en santé et sécurité, dévoile le coupon SST « Coup de cœur », analyse les derniers événements et dégage les dernières tendances. Une section « Focus » rappelle aux directeurs de département de prendre cinq minutes pour parler spécifiquement de cet aspect de la sécurité lors de la prochaine assemblée départementale, après que les préventionnistes leur ont fourni de la matière additionnelle pour enrober le sujet et des rappels personnalisés par courriel.

La cinquième année

Pour 2015, la cible est la charge de travail. Elle dépasse ce que dit la théorie, affirment les travailleurs. Toute l’usine, cellule par cellule, est actuellement passée au peigne fin afin de réduire à la source tous les événements et inconforts liés à l’organisation du travail. Par exemple, des plans B sont élaborés pour qu’un employé ne fasse pas le travail de trois personnes quand il y a des absents.

C’est également en 2015 qu’a été lancé le plan de l’avenir : inciter chaque travailleur à adopter des comportements « santé globale », c’est-à-dire aussi bien à l’usine que dans sa vie personnelle et en famille. Par exemple, en faisant de l’activité physique, en soignant son alimentation, en adoptant de façon générale de saines habitudes de vie. La cafétéria de l’usine y contribue en offrant des repas et des collations santé. « C’est important d’avoir des employés en santé, qui vont être au poste, indique Milène Tanguay. Selon une évaluation sommaire et conservatrice, la non-santé à l’usine de Bromont se chiffre à des millions de dollars. »

Les progrès sont au rendez-vous : les accidents de travail ont diminué de 70 % depuis 2011 et les événements liés aux comportements, de 75 %. En 2015, on ne déplorait que 11 accidents et 56 incidents. « Nos accidents acceptés sont tous mineurs, avec peu d’arrêts de travail », précise Milène Tanguay.

L’équipe n’arrêtera pas pour autant ses efforts. Pour des résultats persistants, elle continuera à impliquer le plus d’individus possible en concevant sans relâche des stratégies ingénieuses et en multipliant les activités pour les mobiliser.

 


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