Le transfert des connaissances – Pour que le savoir passe de la théorie à la pratique

Dans tous les domaines de l’activité humaine, des gens de science s’emploient à faire avancer les connaissances. Ils explorent des problématiques particulières à leur discipline pour trouver des réponses à des questions encore irrésolues. Mais à une époque où la technologie donne facilement un accès quasi instantané à une multitude de données de pointe établies scientifiquement, à quoi sert d’accumuler tant d’acquis s’ils ne trouvent pas d’applications concrètes dans la réalité ?

Christian Dagenais, professeur agrégé au Département de psychologie de l’Université de Montréal et directeur de l’Équipe RENARD, une équipe de recherche sur le transfert de connaissances (TC), s’intéresse spécifiquement à l’évaluation des besoins des intervenants et des décideurs en matière de nouvelles connaissances, à l’appréciation des retombées des stratégies de TC et à l’identification des conditions qui favorisent l’utilisation de la recherche sociale. Il est également corédacteur en chef de la Revue francophone de recherche sur le transfert et l’utilisation des connaissances (Revue TUC), qui publie des travaux de recherche sur le TC réalisés dans la francophonie internationale, et favorise notamment ceux de chercheurs de la relève. Il dresse ici un portrait de l’état actuel du passage des résultats de la recherche vers les publics concernés.

Au cours de vos études en psychologie,qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser plus particulièrement au transfert des connaissances ?

[Christian Dagenais] Avant de revenir aux études pour faire mon doctorat, j’ai travaillé pendant douze ans comme intervenant social auprès de jeunes délinquants. J’étais souvent incertain de l’efficacité de mes choix d’interventions, je procédais beaucoup par essais et erreurs, et je me suis dit que la recherche pourrait sans doute apporter des réponses à certaines de mes questions. Après avoir commencé mon doctorat, j’ai constaté que les résultats de la recherche devaient être plus largement diffusés auprès des intervenants et des décideurs.

Quand l’Équipe RENARD a-t-elle été créée et quelle est sa mission ?

[C.D.] J’ai pris l’initiative de former cette équipe en 2007 avec trois autres chercheurs. C’est le premier regroupement interdisciplinaire québécois consacré à la recherche sur le TC dans le domaine des interventions sociales, notamment dans les secteurs éducatif, sociosanitaire et communautaire. L’équipe compte aujourd’hui une cinquantaine de membres. Elle se compose de chercheurs et d’étudiants de plusieurs universités, ainsi que des représentants d’organismes qui s’intéressent au TC et d’établissements de services engagés dans des activités de TC en raison de leurs objectifs de développement.

Quels sont quelques-uns de ces partenariats qui illustrent les réalisations de cette équipe ?

[C.D.] Nous avons entre autres collaboré avec le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec à un projet de référentiel des compétences des enseignants, des conseillers pédagogiques et des directions d’écoles pour utiliser les connaissances issues de la recherche dans sept commissions scolaires. Nous avons aussi travaillé avec la Fondation du Dr Julien pour évaluer sa stratégie de transfert des connaissances découlant de son approche en pédiatrie sociale communautaire. Nous avons également mené pendant trois ans un projet en Afrique de l’Ouest pour y établir un intermédiaire, qu’on appelle « courtier de connaissances », entre les chercheurs et les utilisateurs potentiels.

Vous vous consacrez aux retombées de la recherche appliquée, mais la recherche fondamentale ne mène-t-elle pas aussi parfois à des applications pratiques ?

[C.D.] Bien sûr, mais comme nous exerçons dans le domaine social, il s’y fait moins de recherche fondamentale. On peut toutefois donner encore une fois l’exemple de la Fondation du Dr Julien, dont l’approche basée sur des études en neurosciences démontre que les stress que vit un enfant ont des conséquences sur son développement.

Sur quelles conditions reposent les stratégies de TC efficaces ?

[C.D.] On peut les regrouper en quatre catégories. L’opinion des utilisateurs potentiels face à l’utilité de la recherche est vraiment le facteur le plus déterminant. Viennent ensuite les caractéristiques des connaissances à transférer. Si elles vont à l’encontre des moeurs et des coutumes, par exemple parler de prévention des maladies transmissibles sexuellement dans des pays très religieux, il peut être très difficile de les faire passer. Les caractéristiques des organisations importent aussi, car elles doivent valoriser l’utilisation de la recherche, accorder les ressources nécessaires pour que les gens puissent accéder à l’information pertinente et l’interpréter de façon à pouvoir l’utiliser. Les caractéristiques de la stratégie de transfert entrent aussi en jeu. Est-elle élaborée en collaboration avec les utilisateurs potentiels ? Répond-elle à un besoin du milieu ? Les connaissances sont-elles transmises dans un langage que les gens de ce milieu comprennent ? La dernière catégorie touche les chercheurs eux-mêmes. Ont-ils un intérêt à transférer les résultats de leur recherche ? Ont-ils l’habileté pour le faire ? Sont-ils capables d’utiliser un langage accessible ? Il faut reconnaître que, malgré la bonne volonté et les habiletés indéniables de certains, les chercheurs ne sont pas formés pour transmettre les résultats de leurs travaux en dehors des milieux scientifiques, pour favoriser l’appropriation et l’application de la recherche par les intervenants et les décideurs.

Les milieux de travail sont-ils aujourd’hui plus conscients de ce que les études scientifiques peuvent leur apporter ?

[C.D.] Oui, l’intérêt est de plus en plus grand, mais les organisations ne sont pas toutes ouvertes au changement, et certaines sont plus conservatrices que d’autres. Celles qui veulent être performantes doivent cependant se tourner vers les façons d’améliorer leur efficacité en s’appuyant sur des données de recherche. En santé et sécurité du travail par exemple, l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, avec ses quatre conseillers en valorisation de la recherche, s’efforce vraiment de transférer les résultats des études scientifiques aux utilisateurs.

Pour leur part, les chercheurs sont-ils davantage sensibilisés à la nécessité de transmettre leurs connaissances sur le terrain ?

[C.D.] Des pas importants ont été franchis, mais il reste encore énormément à faire. Dans les unités universitaires proches des lieux de pratique, le service social ou la psychologie par exemple, les chercheurs voient bien l’utilité de transférer les résultats de la recherche. Mais c’est beaucoup plus compliqué dans plusieurs autres domaines et il y a encore une résistance à reconnaître les activités de transfert. Les organismes de financement mettent de la pression en exigeant que les chercheurs présentent un plan de transfert des connaissances qu’ils vont produire, ce qui crée une sorte d’effet d’entraînement. Mais cela ne suffit pas parce qu’aucun des critères d’évaluation de la demande de fonds ne porte sur la qualité de ce plan. Au bout du compte, si les chercheurs ont utilisé la totalité du financement avant d’avoir terminé leur recherche, ils ne feront pas de transfert. Nous faisons beaucoup d’efforts pour améliorer les choses, tout en sachant que dans certaines unités, des chercheurs font du transfert presque en cachette. Dans ces unités, c’est mal vu de le faire parce que ce n’est pas une activité scientifique.

Comment envisagez-vous l’avenir du TC ?

[C.D.] Je pense que les chercheurs devront de plus en plus reconnaître que l’argent public doit avoir des retombées publiques. Mais il continuera à y avoir de la résistance parce que leur liberté académique va à l’encontre de ce principe. Au nom de cette liberté, certains continueront à penser qu’ils peuvent déterminer ce qu’ils veulent faire des connaissances et que cela n’a rien à voir avec les besoins sociaux.

Comment le Québec se classe-t-il en matière de TC ?

[C.D.] Il est nettement en tête de peloton. En fait, c’est le cas de l’ensemble du Canada, qui devance les États-Unis et se trouve à peu près ex æquo avec le Royaume-Uni à ce chapitre. C’est la Fondation canadienne de recherche sur les services de santé qui, il y a environ 25 ans, a commencé à insister en faveur d’une plus grande utilisation des résultats de la recherche. C’est elle qui a adopté le terme de « courtage des connaissances », qui s’est diffusé un peu partout pour décrire la fonction d’intermédiation entre les chercheurs et les utilisateurs des connaissances.