L’ici et l’ailleurs d’un journalisme à haut risque

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Alors que les difficultés financières touchent la plupart des grands médias, ceux-ci font de plus en plus appel au travail des journalistes pigistes, qui doivent se débrouiller dans des situations précaires, même lorsqu’ils travaillent dans des zones dangereuses. Des formations sont conçues, mais il y a encore beaucoup de travail à faire pour assurer la sécurité de ceux qui affirment malgré tout effectuer « le plus beau métier du monde ».

Pour bien comprendre les risques derrière ce travail, il faut se familiariser avec le concept d’une affectation à risque. « D’abord, il y a la destination, qui peut être à risque, et ensuite la tâche, qui peut représenter un danger. Il peut y avoir un pays très pacifique, où il ne se passe rien, avec une tâche très risquée. Inversement, vous pouvez avoir une zone très dangereuse avec une activité qui ne représente aucun risque », explique Benoît Suire, chef du déploiement à haut risque à Radio-Canada. Ainsi, même au Québec, les journalistes affectés à la couverture d’une catastrophe naturelle, d’une émeute ou d’une activité liée au crime organisé devront parfois s’équiper et se préparer d’une manière qui n’est pas si différente de celle des journalistes envoyés dans les régions du monde où le risque est plus élevé.

Pour le personnel de la plupart des grandes entreprises médiatiques, un processus de préparation existe lorsqu'il est affecté à des sujets potentiellement risqués. Une équipe analyse les risques, et proposera ensuite la formation et l’équipement adéquats pour les travailleurs. « La plupart du temps, cela se traduit par une formation au prorata du risque par rapport à la menace, des équipements et beaucoup d’informations et de communications. Pendant ce temps, nous mettons en place un plan de contingence, pour voir ce qu’il est possible de faire si ça tourne mal. On veut toujours s’assurer que nos journalistes nous reviennent dans les meilleures conditions », relate Benoît Suire. Les formations pour le travail en milieu hostile durent de trois à cinq jours et sont données par des services de sécurité privés, souvent composés d’anciens militaires, qui abordent des notions de survie et de premiers soins, en plus de simuler des enlèvements et des situations de crise.

Les risques de l’indépendance

Les journalistes pigistes ont, pour leur part, un lien souvent très mince avec les différents médias auxquels ils contribuent et doivent eux-mêmes assurer leur sécurité, avec peu de moyens. « Quand j’étais en Haïti, j’ai calculé que mon budget pour une semaine, c’était le budget de Radio-Canada pour une heure, c’est incomparable! Évidemment, faire partie du personnel d’un grand média apporte donc souvent plus de sécurité », explique Valerian Mazataud, vice-président du conseil d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec. Comme beaucoup de journalistes indépendants, il s’est tourné vers les programmes qui aident les journalistes à obtenir une formation pour le travail en milieu hostile. Parmi ces programmes, il y a celui du RISC (Reporters instruits à la sauvegarde de leurs collègues), qui offre une formation internationale gratuite aux pigistes qui sont sélectionnés selon leurs besoins. « La formation du RISC, c’est six journées remplies d’apprentissages, donc il est difficile d’en nommer seulement quelques-uns, puisque chacun peut sauver une vie selon les circonstances dans lesquelles les journalistes se retrouvent. Je dirais que la prévention des crises, médicales ou situationnelles, est la priorité, suivie par l’utilisation des connaissances et des aptitudes pour agir lorsque nécessaire », souligne Chrissy Heckart, directrice adjointe du programme. Cependant, le projet possède aussi ses propres limites. « Malheureusement, nous pouvons seulement intégrer 24 personnes dans une formation, et le besoin est si grand que nous devons constamment refuser des pigistes qualifiés, ajoute la responsable du RISC. Généralement, nous acceptons environ 25 % des candidats. Si nous le pouvions, nous formerions tous ces gens, mais le financement est difficile. » Des fondations comme la Rory Peck Trust et le Forum Freelance Fund offrent quant à elles le financement partiel ou complet d’une formation qu’aura choisie le journaliste.

La sécurité des pigistes ne passe toutefois pas seulement par les formations. Elle provient aussi de l’accessibilité aux équipements adéquats et à un soutien logistique. Comment assurer une meilleure sécurité pour les journalistes indépendants? « Fournir le logement et le transport, c’est important pour les conditions de travail. Il faut aussi respecter les journalistes dans la réalisation des sujets et des contrats verbaux », poursuit Valerian Mazataud. Les médias qui engagent ces journalistes devraient aussi leur procurer un soutien logistique et, lorsque cela est nécessaire, fournir certaines pièces d’équipement de protection individuelle spécialisées comme des vestes et des casques balistiques, ou encore des masques à gaz. « Les médias et la rédaction doivent traiter les pigistes qu’ils utilisent sur une base régulière comme leur propre personnel en ce qui concerne les formations de sécurité, de premier secours et de premiers soins, les équipements et la responsabilité en cas de blessure où d’enlèvement », affirme Nicole Schilit, coordonnatrice pour le programme d’assistance aux journalistes du Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Depuis 2010, 768 journalistes et employés des médias ont péri en effectuant leur travail, selon les données du CPJ. De ce nombre, 153 étaient des pigistes. En cliquant sur les noms qui défilent dans cette longue liste sur le site Internet de l’organisation, on tombe sur des portraits, parfois la caméra à la main, accompagnés d’un descriptif « reporter Internet », « photographe », « vidéaste »… Les journalistes visuels semblent occuper une place disproportionnée parmi les victimes. « Les photojournalistes, les vidéastes et les opérateurs de caméra font parfois face à de plus grands risques, car ils ont besoin d’être physiquement proches de leurs sujets pour capturer les images, précise Schilit. Ils sont par ailleurs facilement identifiables en raison de leur équipement, ce qui peut augmenter le risque dans certaines situations. » La coordonnatrice mentionne également qu’ils sont aussi parfois exposés à des scènes traumatisantes, qu’ils revivent en travaillant leurs images, ce qui peut mener à un stress émotionnel élevé, à l’épuisement professionnel ou même à un état de stress post-traumatique.

Pris pour cible

Les gilets pare-balles offrent un degré de protection différent et ont un poids variable; il faut donc bien se renseigner et analyser ses besoins avant de faire son choix.
Les gilets pare-balles offrent un degré de protection différent et ont un poids variable; il faut donc bien se renseigner et analyser ses besoins avant de faire son choix.
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Malgré les efforts fournis par les médias et différentes organisations qui aident les travailleurs du secteur de l’information, le métier de reporter comporte des risques accrus depuis quelques années. Certains estiment qu’ils seraient liés à des changements dans l’acceptation des journalistes. « Il y a eu une fracture à un moment où, globalement, les populations locales (qui englobent les groupes criminels et terroristes, mais pas nécessairement les civils) ont vu leur intérêt à court terme primer sur le long terme. On s’est retrouvé avec toute une vague d’enlèvements. C’était plus facile, plus rentable et plus vite profitable d’enlever un journaliste », explique Benoît Suire. Pour des groupes hostiles, les journalistes sont ainsi devenus une cible parfaite pour envoyer un message rapidement et s’assurer qu’il est médiatisé.

Bien qu’elle existe depuis toujours, la dynamique des manifestations semble s’être transformée depuis quelques années, aux échelles locale et internationale. « Une grande tendance que l’on voit un peu partout en ce moment, c’est tout ce qui concerne les risques liés au désordre civil. On l’a vu notamment au moment des printemps arabes, nous avons dû évacuer un de nos caméramans qui s’est fait frapper et qui était blessé. Avec la dynamique de foule, parfois, faire son métier dans ces conditions-là peut tourner très rapidement à l’enfer », résume le chef du déploiement à haut risque, en pointant comme exemple les agressions de journalistes internationaux sur la place Tahrir, au Caire, à la suite de la chute du gouvernement d’Hosni Moubarak. « Au Caire, il y a plein de journalistes, moi y compris, qui se sont fait attaquer par des gens dans la rue », confirme Valerian Mazataud. Localement, les rassemblements plus risqués pour les professionnels de l’information sont surtout ceux liés aux manifestations des extrêmes de l’échiquier politique. Faire son travail entre les interventions policières et les affrontements des manifestants peut vite devenir dangereux lorsque les journalistes sont directement ciblés. En plus de se protéger contre les projectiles et les tactiques des contestataires, ils doivent aussi éviter l’arsenal chimique déployé par les forces policières.

Face à ces écueils, la sécurité des journalistes sur le terrain passe donc avant tout par une bonne connaissance des risques présents dans l’environnement où ils seront plongés et une préparation en conséquence. « Les journalistes, que ce soit les pigistes ou le personnel des médias, devraient prioriser de manière égale leurs précautions physiques, numériques et psychosociales avant une affectation. Il est important de prendre des mesures pour réduire les risques non seulement pour soi-même, mais aussi pour ses collègues, ses guides et ses sources », conclut Nicole Schilit.