Marie Larue
Photo : Martin Ouellet-Diotte

Après 37 ans à oeuvrer pour le développement et la promotion du régime québécois de santé et de sécurité du travail (SST), Marie Larue, présidente-directrice générale (PDG) de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) depuis 11 ans, prendra sa retraite à l’été 2019. Un repos bien mérité pour cette professionnelle de la SST qui partage avec nous quelques-unes de ses connaissances et de ses expériences dans cet entretien.

En quoi le poste de PDG de l’IRSST consiste-t-il?

[Marie Larue] Il faut savoir faire un peu de tout ! Il y a une portion opérationnelle qui s’apparente à n’importe quelle entreprise, mais la question qui est la plus critique, et le principal défi, c’est de garder le cap sur la mission de l’organisation. Cela nécessite d’assurer la réalisation du plan quinquennal de recherche et de manoeuvrer pour soutenir scientifiquement les demandes des partenaires lorsque les besoins de recherche sont établis ou lorsque les connaissances scientifiques nécessitent une vulgarisation. Il faut également s’assurer de la réalisation des tâches liées au fonctionnement d’une institution de recherche.

La mission de l’IRSST, c’est de prévenir par la recherche la survenance des accidents de travail et des maladies professionnelles. Il faut travailler sur les accidents de travail et les maladies professionnelles existantes, mais il faut aussi prévoir les risques émergents, ceux dont les gens ne sont pas toujours conscients.

Quelle est votre perspective sur l’avenir de la SST au Québec?

[M. L.] Malgré un léger soubresaut au cours des dernières années, de manière générale au Québec, tout comme au Canada et ailleurs dans le monde, les accidents de travail diminuent. Cependant, on assiste en même temps à une hausse des maladies professionnelles. Le principal défi dans les années futures sera la prévention de ces maladies professionnelles, attribuables en tout ou en partie au travail. La question des cancers d’origine professionnelle ou partiellement professionnelle soulèvera certainement des débats. Il faut d’abord faire un travail sous l’angle de la prévention, et ensuite créer un climat favorable pour que cette prévention soit mise de l’avant. Il est plus difficile de convaincre les milieux de travail de faire de la prévention pour des choses qui pourraient seulement survenir dans 15 ou 20 ans.

Le vieillissement de la main-d’oeuvre sera également une réalité à considérer. Le plus gros défi consiste à prévoir comment le travail peut être organisé, aménagé et mécanisé pour éviter le plus possible l’usure prématurée des genoux, des coudes, du dos, etc. Jusqu’à ce que se produise une évolution sur le plan médical (des cellules souches ou autres) pour régénérer les cartilages, nous allons avoir des difficultés avec cela. Si l’on se dit que la population vieillissante sera simplement remplacée par les jeunes, on fait seulement préparer une prochaine génération qui aura les mêmes problèmes dans plusieurs années.

Quels ont été les dossiers charnières au cours de votre carrière à l’IRSST?

[M. L.] Parmi les dossiers dont je suis le plus fière, mentionnons la planification quinquennale de recherche à l’IRSST, qui colle davantage à la réalité du monde scientifique. En recherche, il faut travailler sur des dossiers de fonds pour arriver à produire des résultats et à les transmettre.

Il y a aussi la création du comité de suivi des projets de recherche. Nous l’avons créé pour que les partenaires sociaux se sentent associés à l’ensemble des projets de recherche qui sont réalisés à l’IRSST, et qu’ils soient parties prenantes lors de la diffusion des résultats. L’IRSST est responsable, au sein du régime de SST, de la création des connaissances nécessaires à la résolution de problématiques. Parfois, les autorités responsables requièrent l’aide de l’Institut afin d’éclairer la prise de décision. Pour une institution de recherche, l’intégrité consiste à s’assurer que les informations fournies sont adéquates et à jour, mais surtout que les parties intéressées connaissent la portée et la limite des connaissances. Une des grandes forces de l’Institut, c’est sa capacité à valoriser la recherche.

L’évolution rapide des technologies vient-elle modifier les méthodes de recherche?

[M. L.] Bien sûr, les technologies viennent changer beaucoup de choses ! Nous pouvons maintenant mesurer des particules respirables de taille nanométrique, ce qui était impossible auparavant. L’automatisation de plusieurs tâches, même en recherche, permet de les déléguer à des robots. Toutefois, l’humain demeure un humain, avec ses forces et ses fragilités. La recherche en sciences humaines demeure une recherche sur les humains, comme son nom l’indique. On a fait l’acquisition de robots, ici à l’Institut, et certains de nos chercheurs travaillent sur la robotique collaborative et l’évaluation des aspects positifs et négatifs en termes de risques en SST. Les technologies éliminent des risques, mais on doit aussi se questionner sur ceux qui peuvent apparaître.

Nous travaillons et travaillerons davantage avec les textiles intelligents, notamment sur la façon de les utiliser adéquatement. On pense, par exemple, à des vêtements de protection qui mesurent le rythme cardiaque, la température, le taux de transpiration, pour être capables d’adapter le travail ou la cadence aux paramètres biologiques.

L’industrie 4.0 va modifier de manière importante le travail et ses conditions au Québec. L’apparition de textiles intelligents, la santé psychologique, les facteurs de protection, les facteurs de risque, l’existence des métadonnées, laquelle permet d’approcher le réel autrement : tous ces phénomènes vont contribuer à modifier notre regard et notre perspective par rapport à la SST.

Avez-vous des conseils ou des pistes de réflexion pour la personne qui vous succédera?

[M. L.] Des conseils, c’est un bien grand mot ! Chaque PDG tente de faire progresser l’institution, et c’est ce que je souhaite de tout coeur à mon successeur. Toutefois, je lui conseillerais de garder un contact étroit avec ses vis-à-vis des autres institutions de recherche à travers le monde. Si l’IRSST dessert une population de quelque quatre millions de travailleurs et leurs employeurs, il n’en demeure pas moins que les défis de recherche sont tout aussi grands que pour les institutions qui disposent de plus de moyens.

Photo : Martin Ouellet-Diotte
L’IRSST a fait l’acquisition de plusieurs robots très utiles pour la recherche.
Photo : Martin Ouellet-Diotte

 

La force du nombre permet aussi de dégager une capacité de recherche plus grande, et ainsi de mieux desservir les clientèles, travailleurs et employeurs du Québec. Il serait également souhaitable que le Québec, à l’instar d’autres sociétés comme la Grande- Bretagne, amène la science à contribuer davantage aux décisions gouvernementales, notamment en matière de SST.

Le PDG de l’IRSST est le gardien de l’image de marque de l’Institut. Comme la crédibilité scientifique restera toujours la pierre angulaire de ce que nous faisons, mon successeur devra donc s’assurer de la garder intacte.

Quels sont vos projets de retraite?

[M. L.] J’ai d’abord des envies de liberté très importantes, de voyages et de nature ! Au début, ce sera donc de profiter de cette grande liberté et de voyager. Ensuite, je m’investirai certainement dans des causes qui me tiennent à coeur, à l’international, probablement. Je compte rester bien impliquée dans la société, mais différemment ! Je me considère vraiment privilégiée d’avoir eu l’occasion de travailler pendant 37 ans au sein du régime québécois de santé et de sécurité du travail.