Comment la révolution 4.0 changera-t-elle nos habitudes de travail ?

Industrie 4.0, robots, intelligence artificielle, mégadonnées, infonuagique : à l’aube de la quatrième révolution industrielle, quelles mutations connaîtront nos industries et comment ces changements bouleverseront-ils nos habitudes de travail ? À l’occasion d’une conférence présentée dans le cadre du Grand Rendez-vous santé et sécurité du travail, le 1er mai dernier, à Québec, le chercheur et spécialiste de la prévention des troubles musculosquelettiques, Denys Denis, de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), a esquissé un portrait du monde du travail de demain.

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Photo : Shutterstock

Depuis l’avènement de la mécanisation vers la fin du 18e siècle, de l’électrification à la fin du 19e siècle et de l’automatisation et de la robotisation vers la fin du 20e siècle, l’organisation du travail a bien changé. Aujourd’hui, une révolution numérique portée par des cybersystèmes et l’apparition de machines autonomes se profile à l’horizon. Au Québec, toutefois, la transition vers l’industrie 4.0 en est encore à ses balbutiements bien que l’histoire commence à s’écrire. La connectivité propre au 4.0 est déjà bien présente dans la sphère privée des Québécoises et des Québécois : les téléphones intelligents reliés aux voitures ou la domotique en sont de bons exemples. Comme elle transforme notre quotidien, cette alliance du matériel au virtuel va aussi modifier notre façon de travailler dans les années à venir. Elle aura une incidence non seulement sur la productivité des entreprises et leur mode de gestion, mais touchera également la main-d’oeuvre ainsi que la santé et la sécurité des travailleurs.

L’usine intelligente ou la machine qui pense

Denys Denis
Photo : Denys Denis
Crédit : Marie-Josée Legault

L’industrie 4.0, c’est l’omniprésence de la technologie connectée et autonome : les objets sont munis de capteurs pour recevoir de l’information, la traiter et l’interpréter. L’usine intelligente se caractérise par la connectivité et l’autonomisation de ses composantes. Plus les machines enregistrent de données (input), plus leurs algorithmes en traitent et plus elles sont en mesure de générer une information précise et fiable (output). Le système fonctionnant en boucle, c’est comme si la machine apprenait par elle-même en analysant ses propres données, toujours plus nombreuses. Titulaire d’un doctorat en ergonomie, Denys Denis s’intéresse également de près à l’exosquelette, une technologie qui se propage rapidement. « D’ici trois ou quatre ans, on en verra beaucoup, dit-il en expliquant son fonctionnement qui s’apparente à celui d’un squelette que la personne revêt pour l’aider à faire des mouvements. On attribue à l’exosquelette le mérite d’augmenter les capacités motrices de l’individu, sa force et son endurance. J’ai vu récemment des employés d’une grande chaîne américaine de quincailleries revêtus d’exosquelettes pour faire la manutention des marchandises. Ça évolue de façon exponentielle actuellement. »

Il existe également des robots collaboratifs, ou cobots, qui assistent les employés dans les tâches difficiles ou répétitives. Dans les immenses entrepôts du géant Amazon, ce sont des robots de manutention qui apportent les produits aux employés. Ailleurs, pour réduire les erreurs de commande en entrepôt, des employés sont guidés dans leurs tâches par un système leur indiquant quoi faire au moyen de commandes vocales simples. On dit que 200 robots pourront éventuellement remplacer de 600 à 1 000 travailleurs, tout en triplant ou en quadruplant la productivité.

Des conséquences non négligeables

Certains types d’emplois seront appelés à disparaître ; d’autres, à se transformer. Des postes requérant de nouvelles compétences seront aussi créés. Les nouvelles technologies semblent offrir le potentiel de répondre à la pénurie de main-d’oeuvre et peut-être soutenir, dans certains cas, la partie du travail qui est exigeante physiquement, mais qu’en est-il des risques sur la santé physique et mentale des employés ?

Tableau Quatre revolutions industrielles

« Les nouvelles technologies remettront en question le travail d’équipe dans certains secteurs manufacturiers. Quel sera l’effet sur la charge cognitive d’un individu ? s’interroge le chercheur en ajoutant qu’il y a un enjeu de déshumanisation du travail. Après une journée de travail à répéter les mêmes dix mots à une machine qui lui dit quoi faire, dans quel état psychologique sera l’employé ? Quelles seront les conséquences pour ces employés ? Développeront-ils un sentiment d’isolement ? »

Les répercussions sociales de la déshumanisation du travail restent à ce jour mal documentées. L’écart existant entre le rythme de travail de l’humain et celui de la machine risque d’engendrer une certaine pression à produire plus vite si l’activité des travailleurs est enregistrée.

Un avantage en matière de formation

Combinées au transfert d’expertise entre travailleurs, les données récoltées dans l’environnement intelligent pourront servir à optimiser la formation. Par l’analyse des données, il sera possible de concevoir des formations adaptées aux besoins et à la capacité d’apprentissage d’un employé. Les nouvelles technologies faciliteront également la transmission d’informations sur la santé et la sécurité du travail.

Les textiles intelligents représentent un autre type d’application de l’industrie 4.0 qui offre des perspectives intéressantes dans le domaine de la santé et la sécurité au travail. Une récente étude de l’IRSST conclut que les textiles et les matériaux souples intelligents constituent une réponse prometteuse à des problématiques associées aux équipements de protection individuelle. À l’aide de capteurs intégrés au vêtement, il sera possible de géolocaliser une personne, de connaître son rythme cardiaque ou son degré de sudation. Des systèmes chauffants et refroidissants pourront aussi être intégrés au textile, ainsi que des dispositifs de communication et de captation d’énergie.

Sécuritaire, l’industrie 4.0 ?

Le principe de connexion en continu soulève de nombreuses questions en ce qui a trait à la cybersécurité et à la confidentialité des données. Comment se prémunir efficacement contre le piratage informatique ? Comment protéger les données collectées sur les entreprises et leurs employés ? Si l’information recueillie peut faciliter l’analyse des accidents et améliorer la prévention en santé et sécurité au travail, les motifs de cette collecte et les normes d’accessibilité devront être bien précisés.