Chariots élévateurs : Garder l’angle mort dans sa ligne de mire

Chariots élévateurs.
Photo : Shutterstock

Il est trapu, lourd comme six voitures et ne pardonne pas lorsqu’il heurte un travailleur. La conception du chariot élévateur génère des angles morts qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère.

La visibilité réduite du conducteur de ce véhicule, en marche avant comme en marche arrière, est un facteur contributif dans un accident mortel sur quatre. Voici un aperçu des mesures préventives à appliquer lorsqu’on conduit un chariot élévateur. 

Parmi les nombreux risques associés au chariot élévateur, l’angle mort occupe une place importante. On lui doit plusieurs accidents mortels, comme celui du Port de Montréal aux installations de Contrecoeur, l’an dernier, où un piéton a été heurté puis écrasé par l’engin. « L’angle mort généré par le mât du chariot élévateur empêche le cariste de voir le travailleur », conclut le rapport d’enquête. On notera que cet angle mort résulte de la structure même de l’engin : ses mâts, parfois très larges, le porte-fourche, les poteaux qui soutiennent le toit de protection… Également, la charge qu’il transporte et, dans certains cas, la cabine partiellement ou entièrement fermée contribuent à créer cet angle. « Le champ de vision du cariste se trouve limité par toutes ces structures, explique Guy Godin, conseiller en prévention chez Via Prévention. Il ne voit pas une certaine partie de ce qui se trouve en avant de lui et ça peut être n’importe quoi : une personne, une pompe ou une structure du bâtiment. » Selon son estimation, le cariste ne voit environ que 60 % de ce qui se trouve devant ses yeux. 

Quand la vue est obstruée à l’avant, on demande aux caristes de circuler à reculons. Certains modèles de chariots élévateurs sont même munis d’un siège qui pivote à 45 degrés pour faciliter cette manoeuvre. Cela engendre toutefois des problèmes musculosquelettiques pour le travailleur, car le cou, les épaules, le bassin et la colonne vertébrale subissent une torsion. « La solution miracle n’existe pas encore », tranche Daniel Demers, conseiller en prévention chez MultiPrévention.

Sensibilisation pour tous, piétons y compris

L’angle mort ne peut pas être éliminé : la sensibilisation à ses dangers et l’aménagement sécuritaire des lieux constituent les nerfs de la guerre, selon les experts consultés. La formation doit viser non seulement les caristes, mais aussi l’ensemble des travailleurs dans les lieux où circulent de tels véhicules. « Il y a davantage de piétons qui ne connaissent pas le risque de circuler dans une aire où il y a des chariots élévateurs que l’inverse », illustre Daniel Demers. Il souligne aussi le danger des « Priorité aux piétons » que l’on trouve affichés dans certains milieux. La solution passe davantage par une saine cohabitation et une séparation nette des voies de circulation de chacun. C’est toutefois à l’employeur de mettre en place des règles, des politiques, des mesures de sécurité et des moyens techniques pour permettre la circulation des chariots élévateurs et des piétons sécuritairement dans le milieu de travail.

Indicateurs préventifs de colonnes baptisés « colonnes-ailes ».
Indicateurs préventifs

de colonnes baptisés

« colonnes-ailes »
Photo : CNESST

Des colonnes plus visibles chez ikea

Environ 120 chariots élévateurs circulent tous les jours dans le Centre de distribution IKEA, à Brossard. Les colonnes sont nombreuses dans cet entrepôt de 890 000 pieds carrés. L’un des caristes, Ghislain Rioux, a conçu un système aussi simple qu’ingénieux pour les rendre visibles et minimiser les accidents. À une hauteur où tous les caristes les voient bien, soit 2 mètres, il a recommandé l’installation de panneaux indicateurs semblables à des drapeaux, arborant des couleurs fluorescentes et baptisés « colonnes-ailes ». Ils sont pivotants, flexibles, fixés à l’aide d’aimants et de sangles. Ainsi habillées, les colonnes deviennent hautement repérables par les caristes, ce qui a fait reculer le nombre de collisions pouvant causer des blessures. Son idée a valu à M. Rioux un prix régional dans la catégorie Innovation au gala des Grands Prix santé et sécurité du travail 2018. Plusieurs entreprises pourront maintenant s’en inspirer.

« Dans l’accident de Contrecoeur, en plus de l’angle mort, la gestion de la circulation piétonnière était déficiente », ajoute Henri Bernard, conseiller-expert en préventioninspection pour la CNESST. Selon lui, la meilleure solution consiste à séparer les chariots élévateurs et les piétons. Il s’agit de créer des voies de circulation bien balisées, des passages pour piétons, d’installer de la signalisation avec des arrêts aux intersections, des zones de ralentissement, et de déterminer des endroits où les chariots élévateurs ne pourront pas passer. Toutes ces voies de circulation doivent être assez larges et rester propres, en bon état, dégagées et bien entretenues.

« Si on ne peut isoler le piéton du cariste dans 100 % des cas, on peut au moins le faire dans plusieurs situations », croit l’expert. Dans les entrepôts équipés de palettiers, on recommande de garder l’étage du bas du palettier vide, au bout des rangées, pour donner plus de visibilité au cariste, et d’installer des miroirs dômes à 180 degrés là où il y a des croisements d’allées. Il est également pertinent de limiter la vitesse puisque celle-ci diminue le temps de réaction : plus on circule rapidement, moins on a de temps pour réagir à une situation.

Des trucs simples, qui fonctionnent !

Quelques appareils électroniques peuvent aussi compenser pour les angles morts. Par exemple, il existe des systèmes qui détectent la proximité des colonnes ou des piétons à l’aide de marqueurs et émettent une alarme à l’intérieur de la cabine du cariste, ou qui vont jusqu’à arrêter le chariot élévateur avant la collision.

Le chariot élévateur doit rester visible et être muni d’un klaxon. On peut aussi ajouter des lumières qui projettent un jet bleu à l’avant et à l’arrière. Le travailleur qui circule alors dans l’entrepôt voit apparaître cette lumière avant le véhicule, en guise d’avertissement. L’aide d’un ou de plusieurs signaleurs peut également être d’un grand secours lors d’une manoeuvre où le cariste a la vue obstruée, indique-t-on dans À chacun sa voie, un guide complet de formation du cariste publié conjointement par Via Prévention et l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail.

« La gestion de l’angle mort paraît simple, mais elle est compliquée, explique Guy Godin. En plus de la formation, il faut tenir compte des comportements et de la responsabilisation de chacun : caristes, piétons, visiteurs et direction. »