Éprouver plus de bonheur et moins de stress au travail

Photo: Rose-Marie Charest

Rose-Marie Charest, psychologue clinicienne depuis 1980, a présidé l’Ordre des psychologues du Québec de 1998 à 2015. Aujourd’hui conférencière, consultante et active dans les médias, elle s’intéresse de plus en plus aux facteurs qui favorisent la santé psychologique et le bonheur. À ses yeux, tous ont une responsabilité pour y parvenir : les organisations, les décideurs, la famille, l’école, la société et les individus eux-mêmes. Elle se consacre désormais à soutenir l’implication de chacun dans la recherche de son propre bonheur et de celui des autres. L’une de ses conférences porte sur le travail, source à la fois de bonheur et de stress.

Qu’entendez-vous par stress et bonheur dans le contexte du travail ?

[Rose-Marie Charest] Le stress en contexte de travail constitue une réponse aux exigences liées à la tâche. Il peut être positif ou négatif. L’énergie mobilisée sous forme de tension ou d’effort constitue ce stress. Quand il y a relâchement de cette tension lorsqu’on a atteint le but ou qu’on est satisfait, il s’agit d’un stress positif. Quand cette tension n’est pas relâchée, qu’on ait atteint le but ou non, lorsqu’il n’y a pas de satisfaction, mais plutôt de la frustration, le stress est négatif. La satisfaction apporte un relâchement de la tension, mais pas la frustration. Si la tension n’a pas été relâchée, la prochaine exigence ne fera que l’augmenter. Le bonheur au travail, lui, constitue la satisfaction qu’on éprouve et la capacité de créer des liens positifs. Le travail a le potentiel de rendre tout le monde heureux, à condition que l'on comprenne une chose : on a besoin d’éprouver de la satisfaction, de se sentir efficace, de réaliser quelque chose et d’être reconnu pour l’avoir fait.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux sources de stress et de bonheur au travail ?

[R.-M. C.] Il faut avoir le sentiment de participer à un projet significatif et de croire en ce qu’on fait. La recherche de sens est essentielle au bonheur et ça s’applique aussi au travail. Participer à des projets rend heureux et le travail nous procure plusieurs occasions de s’impliquer. La qualité des relations interpersonnelles est également importante. On a besoin de relations qui ne sont pas trop chargées émotivement, donc hors des champs amoureux ou familiaux. Le travail donne accès à un éventail de personnes qu’on ne rencontrerait pas autrement et permet de tisser des liens enrichissants.

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« Le travail donne accès à un éventail de personnes qu’on ne rencontrerait pas autrement et permet de tisser des liens enrichissants. »


Quelles sont les meilleures stratégies pour maintenir le bonheur au travail ?

[R.-M. C.] Il s’agit d’une responsabilité partagée. La haute direction doit voir grand, voir loin, être inspirante et faire rêver. Elle donne envie de la suivre dans les orientations qu’elle donne à l’organisation. Les gestionnaires sont responsables de maintenir un bon climat de travail. Ils gèrent la compétence des équipes, soit la complémentarité des individus, pour faire en sorte qu’au sein des équipes, ceuxci puissent se réaliser et accomplir de plus grandes choses. Les collègues influent, quant à eux, sur le climat de travail. Leur attitude peut le rendre harmonieux ou toxique. Il peut y avoir des individus négatifs, d’autres qui divisent le groupe, d’autres qui résistent à toute nouvelle idée et, ainsi, rendent le milieu plus difficile. La personne elle-même, enfin, doit maintenir sa compétence, se fixer des buts réalistes, être satisfaite à un moment donné et ne pas être trop exigeante envers elle-même. Elle doit savoir se détendre, se reposer, avoir du plaisir. Le plaisir est un antidote à l’anxiété ! Tous doivent communiquer efficacement et être encouragés à s’affirmer plutôt que de subir et se plaindre.

Quelles sont les différences entre le bonheur au travail et le bonheur dans la vie personnelle ?

[R.-M. C.] Le bonheur au travail est davantage axé sur des réalisations et des projets collectifs, choisis par d’autres. C’est sa principale caractéristique. Il crée donc un lien avec la collectivité et le reste de la société. Il est moins chargé sur le plan affectif, mais plus exigeant intellectuellement ou physiquement, selon le type de travail. La sorte d’exigence et l’émotivité sont différentes, mais la recherche de sens est commune aux deux types de bonheur. Elle est nécessaire et vraie en tout temps.

Quelles sont les principales sources de stress au travail ?

[R.-M. C.] Sentir qu’on ne sera pas capable d’y arriver – parce que la nature du travail ou la quantité demandée est trop grande par rapport à nos ressources – constitue une grande source de stress. Dans mon travail clinique, ce que j’ai vu le plus, ce sont les conflits interpersonnels. Ils génèrent d’importants stress. Il peut s’agir de hiérarchie où la distribution des pouvoirs n’est pas claire, ou lorsqu’il y a des jeux de pouvoir non officiels. Il peut aussi s’agir de tension entre pairs, de rivalité, de compétition malsaine dans le milieu. Une troisième source importante de stress au travail concerne les conflits d’horaire entre responsabilités familiales et professionnelles.

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« Les situations sur lesquelles on n’a pas de contrôle génèrent des stress négatifs qui peuvent rendre malade. »


Dans certaines conditions, le stress au travail peut-il être acceptable ?

[R.-M. C.] Oui. On ne peut travailler sans avoir un certain stress. Il est acceptable dans la mesure où, le plus souvent possible, il donne lieu à des résultats et à de la satisfaction. Ce sont des stress qu’on peut tolérer. Ceux qu’on ne peut tolérer sont ceux sur lesquels on n’a pas de contrôle, comme un patron jamais satisfait ou un collègue négatif qui vous en veut. Les situations sur lesquelles on n’a pas de contrôle génèrent des stress négatifs qui peuvent rendre malade

Quelles sont les meilleures stratégies pour garder le stress au travail dans les limites de l’acceptable ?

[R.-M. C.] Il faut se connaître, connaître ses limites, affirmer franchement ce qu’on peut faire et ne pas faire. Le sentiment de compétence est extrêmement important. C’est pourquoi il faut oser dire qu’on a besoin de formation ou de formation continue. Il faut éviter à tout prix de vivre avec un sentiment d’imposteur. On est mieux de négocier un mandat au départ, c’est-à-dire discuter de ce qu’on pense pouvoir réaliser et ne pas réaliser, plutôt que d’accepter des objectifs qu’on ne pourra jamais atteindre.

Quelles recommandations feriez-vous aux différents milieux de travail pour augmenter le bonheur et garder le stress sous contrôle ?

[R.-M. C.] Je dirais que le mieux est d’avoir une communication fluide faisant en sorte que la haute direction, les gestionnaires et les employés se connaissent, que chacun constate les forces et les limites de l’autre et que ce soit respecté. Respecter les limites de l’autre, ce n’est pas nécessairement lui donner moins de responsabilités, mais plutôt l’aider à grandir à partir de ce que sont ses forces actuelles, respecter ce qui lui permet de se développer plutôt que de le mettre en échec. Si tous les gestionnaires gardaient en tête l’idée qu’il ne faut jamais placer les travailleurs dans une situation telle qu’ils s’exposent davantage à des échecs qu’à des réalisations, ça pourrait guider les décisions, la gestion et faire en sorte qu’il y ait plus de gens heureux et plus de gens efficaces au travail.