L’Entrevue avec Samuel Vincent-Couillard – Rêve envolé : le tragique accident de l’apprenti pilote

Photo : Jimmy Robitaille
Photo : Jimmy Robitaille

Détenteur d’une licence de pilote privé, Samuel Vincent-Couillard rêvait de piloter des avions de grandes lignes commerciales. À 25 ans, il était sur le point d’y parvenir. Il ne lui restait qu’une vingtaine d’heures de vol à accomplir pour atteindre son but. Il venait aussi de réussir son test écrit de pilote commercial et son test en vol double moteur. Mais le vent a tourné le 19 septembre 2015, au terminal 611 de l’école Orizon Aviation Québec, à l’aéroport Jean-Lesage.

 

Ce jour-là, il est littéralement passé à travers l’hélice du Cessna duquel il venait de descendre. Le moteur tournait au ralenti, une vitesse qui rend les pales invisibles. Une chose est certaine : il connaissait les consignes de sécurité. Le jeune rescapé, qui a maintenant 29 ans, s’explique encore mal pourquoi c’est arrivé. Accompagné de sa grande amie Jessica Pouliot, il donne aujourd’hui des conférences en entreprise pour montrer ce qui peut arriver dans des moments d’inattention et, surtout, pour prévenir ces accidents qui chamboulent une vie. Il parle aussi de résilience. « Samuel a su nous montrer à tous comment surmonter une épreuve aussi dramatique que la sienne en restant confiant et déterminé dans la vie, dès son réveil du coma », relate Jessica Pouliot.

Photo : Samuel Vincent-Couillard
Photo : Samuel Vincent-Couillard

Comment s’est déroulée cette journée où est survenu votre accident?

SAMUEL VINCENT-COUILLARD Au départ, c’était censé être un vol en solo vers Trois- Rivières pour faire monter mes heures de vol, mais pour accommoder mes amis, je suis plutôt allé à Montmagny avec eux pour transporter un de leurs passagers. Lors du vol de retour, j’ai laissé piloter un collègue, qui voulait lui aussi augmenter ses heures de vol. Ce n’était pas prévu. Nous nous sommes posés sans encombre à Québec. Mais toute cette journée-là, je ne me sentais pas bien. Le matin, en arrivant à l’aéroport, j’ai découvert que j’avais oublié ma licence de pilote à Lévis, chez moi. J’y suis retourné et je suis revenu juste à temps pour le décollage. Nous partions à bord de trois avions. À la dernière minute, on m’a confié un passager de plus, ce qui augmentait le poids de mon appareil. Au retour, j’ai laissé les commandes à un autre pilote, ce que je n’aurais pas dû faire. Car à titre de pilote, je ferme toujours les moteurs complètement avant que quiconque sorte de l’avion. Là, comme passager, j’ai eu une autre attitude que je m’explique mal.

Comment s’est déroulé l’accident?

S.V.-C. De retour sur la piste d’atterrissage, à Québec, il y avait trois avions stationnés les uns près des autres. Croyant que le pilote avait éteint les moteurs, je suis sorti de l’appareil. J’ai bien entendu le bruit des moteurs, mais je croyais que cela venait des autres avions stationnés tout près. En fait, c’était aussi le nôtre qui tournait. Je n’étais pas habitué à être passager. Je suis donc passé devant l’avion. L’hélice, qui tournait au ralenti, m’a projeté au sol, ouvert le crâne, sectionné les doigts de la main gauche, arraché cinq dents et une oreille. J’ai aussi reçu des coups sur le ventre, dans le dos et sur le bas des jambes. Je n’ai perdu connaissance que trente secondes environ. Je suis donc resté conscient presque tout le temps, y compris dans l’ambulance. Ça faisait très mal. J’ai subi un traumatisme crânien important, une hémorragie interne au cerveau. Ensuite, j’ai été opéré, puis plongé dans un coma artificiel durant huit jours. J’ai séjourné douze jours aux soins intensifs.

Connaissiez-vous les consignes de sécurité?

S.V.-C. Oui, bien sûr. Avant même de savoir voler, c’est ce qu’on apprend en priorité. Mais cette journée-là, tout allait de travers. À titre de pilote, on ne laisse personne sortir de l’avion tant que le moteur tourne. Et dans le cas où le moteur est encore en marche et que l’hélice tourne, il faut absolument se diriger vers l’arrière de l’appareil si on doit en sortir, jamais vers l’avant. Telle est la consigne de sécurité. S’il y avait eu un éclat de soleil sur l’hélice, je l’aurais vue. Mais ce ne fut pas le cas.

Photo : Shutterstock
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Comment cet accident aurait-il pu être évité?

S.V.-C. En réalité, j’aurais juste dû annuler ce vol dès le départ. Je ne me sentais pas dans mon assiette cette journée-là. J’avais la tête ailleurs. Je n’aurais pas dû laisser quelqu’un d’autre prendre les commandes de l’avion. J’aurais dû être plus attentif, plus à mon affaire, prendre quelques instants pour bien réfléchir avant de sortir de l’avion. Bref, ce jour-là, plusieurs choses se sont superposées, auxquelles j’aurais juste pu dire non. Je n’étais pas prêt à voler et je l’ai senti dès mon lever ce matin-là.

Quelles sont les séquelles de cet accident?

S.V.-C. Cet accident a touché beaucoup de monde, mes amis et surtout ma famille. Ça risque de rester dans leur mémoire longtemps. Aujourd’hui, je pense à l’accident chaque soir avant d’aller dormir. Ça me prend facilement une ou deux heures avant de trouver le sommeil. Ma réadaptation a été longue. Au début, je ne me souvenais de rien et je n’étais pas capable de parler. Je ne comprenais pas ce que les gens me disaient. Je ne me rappelais plus mon nom. Durant la première semaine, je ne reconnaissais pas les membres de ma famille ni personne d’autre. La mémoire est revenue tranquillement grâce à des photos. J’ai réappris à manger. Au début, je mangeais et me lavais comme un enfant de deux ans. Maintenant, je suis capable d’écrire, de lire, de parler. Mais ma parole est atteinte. J’utilise parfois les mauvais mots sans m’en apercevoir. J’ai également perdu une partie de ma vision périphérique et mon ouïe est atteinte. Je suis aussi devenu épileptique. Ce qui me fait le plus souffrir aujourd’hui, c’est d’avoir juste une main, la droite, et seulement un pouce dans la gauche. J’ai dû subir plusieurs opérations depuis mon accident. J’ai une mâchoire en titane et une prothèse crânienne. J’ai aussi repassé mon permis de conduire et mon permis de moto.

Comment envisagez-vous l’avenir?

S.V.-C. Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir. Je vais continuer à donner des conférences et j’aimerais en faire le plus possible. Je pense que je pourrais aider beaucoup de personnes à prévenir les accidents de travail. Ce qui m’est arrivé n’est pas drôle, mais je suis encore en vie, j’ai ma famille, mes amis, mon petit chat. J’aimerais beaucoup que les gens retiennent que ça vaut la peine de faire attention et de prendre son temps. Et si ce message peut contribuer à ce que personne ne se blesse en tentant d’économiser de l’argent ou de gagner quelques secondes, je serai content. Lors de mes conférences, j’explique que ça peut arriver à n’importe qui. Il convient de ne rien tenir pour acquis et d’être toujours attentif, vigilant, le plus possible dans le moment présent. On peut se blesser n’importe où, n’importe quand. Parfois, pour aider quelqu’un, on s’oublie soi-même et on se blesse. Dans le domaine de l’aviation en particulier, je peux donner de bons conseils. Je parle aussi du temps, car on a souvent l’impression que le temps presse. Il est bon de se calmer un peu parce que des fois, on travaille vite et ça peut devenir extrêmement dangereux, peu importe le travail. En plus des conférences avec mon amie Jessica Pouliot, j’ai lancé une petite compagnie de photo par drone, SVC Drone. Je fais de la photographie et de la vidéo et je vise le monde de l’immobilier et des événements, des fêtes et des mariages.