Jared Labelle : coude fracturé, une vie bouleversée

Photo : Marie-Josée Legault
Photo : Marie-Josée Legault

Alors qu’il travaillait pour une entreprise de recyclage, Jared Labelle faisait la collecte de résidus de construction, d’électroménagers, de meubles et d’autres objets lourds. À la fin de sa journée, il apportait les rebuts récoltés au centre de tri de l’entreprise. Toutefois, en juillet 2014, une grave blessure au coude l’envoie à l’hôpital. Durant les trois années suivantes, M. Labelle a subi plusieurs opérations, des séances de réadaptation et des épisodes de dépression avant de pouvoir recouvrer l’usage partiel de son bras. Toutefois, comme il n’était plus question pour lui de manipuler des objets lourds, il a dû changer de profession.

Aujourd’hui livreur de courrier et de colis, l’homme tient à faire passer un message : il faut s’informer de ses droits en santé et sécurité du travail et, surtout, ne jamais perdre espoir...

M. Labelle, comment est arrivé l’accident qui a changé votre vie ?

JARED LABELLE : Cette journée-là, je travaillais avec un nouvel employé qui avait reçu peu de formation. J'étais chef d’équipe et conducteur du camion. Nous avions plusieurs collectes à faire. L’accident est arrivé lors de la deuxième collecte, vers 11 h du matin. Il fallait ramasser des matériaux de construction, des blocs de béton, dans une cour arrière. Il fallait être deux pour les transporter. On transportait donc un gros bloc de 90 kg (200 livres) vers l’arrière du camion et, d’un seul coup, mon collègue l’a lâché et est parti en courant. Il avait une allergie sévère aux abeilles et il y en avait une qui lui tournait autour. Je me suis retrouvé seul avec ce gros bloc juste derrière le camion. J’ai alors pensé que j’avais deux possibilités : soit je le laissais tomber et je risquais de me blesser la jambe ou le pied, soit je me retournais pour l’envoyer dans le camion. J’ai choisi la deuxième option, mais en effectuant le mouvement, je n’ai pas vu le montant du camion. Mon coude a donc frappé le montant et le bloc a exercé une pression sur mon bras.J’ai entendu un « crac » et j’ai ressenti une grande douleur dans le coude et une sensation bizarre dans la main.

Vous avez continué à travailler avec la douleur ?

J. L. : Ça me faisait mal, mais j’étais tellement sous le choc que je n’ai pas pensé que c’était grave. Comme j’avais un chandail à manches longues, je ne voyais pas dans quel état était mon coude. J’avais alors presque 50 ans et j’étais de la vieille école, qui dit qu’on ne s’arrête pas de travailler. On a donc repris la route et on a continué les collectes : des pneus de tracteurs qui pèsent 158 kg (350 livres)chacun, des climatiseurs qu’il fallait descendre du 4e étage, des briques... Je prenais deux briques à la fois dans chaque main.

Mais chaque fois que je prenais les deux briques dans ma main droite, ça me faisait mal. Toute la journée, je prenais du Tylenol et ça ne faisait rien. J’ai vu un peu de sang qui sortait de ma manche et j’ai pensé que je m’étais coupé. Finalement, on est rentrés au dépôt et on a vidé le camion. Ce jour-là, on a travaillé de 7 h à 19 h.

Photo montrant des briques.
Photo: Shutterstock

C’est à ce moment-là que vous êtes allé à l’hôpital ?

J. L. : Je suis rentré à la maison et, quand j’ai voulu enlever mon chandail pour prendre ma douche, quelque chose au niveau du coude coinçait la manche. Ma femme a dû la découper avec des ciseaux; on a alors vu l’os qui sortait du coude. Au début, je ne savais pas ce que c’était. Je pensais que c’était un morceau de bois ou quelque chose du genre. J’ai essayé de l’enlever en tirant dessus et ça faisait mal. J’ai dit à ma femme « je pense que ça devrait être à l’intérieur de mon bras ». On est allés à l’urgence. Quand le médecin a vu mon coude, il m’a demandé comment je pouvais encore tenir debout. Il disait qu’avec une fracture comme ça, les gens tombaient habituellement dans les pommes. À partir de ce moment-là, ma vie a été détruite.

Vous avez alors été opéré; la convalescence a-t-elle été longue ?

J. L. : Puisque tout était déchiré – le muscle, les ligaments, les tendons –, le docteur m’a dit que je ne pourrais plus me servir de ma main droite. J’ai eu trois opérations et de la physiothérapie. Au total, ça a duré trois ans et demi. J’avais beaucoup de douleur et je ne dormais pas à cause de ça. Le docteur m’avait prescrit des opioïdes, ce qui me donnait toujours faim. J’ai pris beaucoup de poids et j’ai fait une dépression. Je me suis presque séparé de ma femme. De plus, mes enfants ne voulaient pas être avec moi parce que j'étais toujours fâché. J’ai arrêté d'appeler mes amis, je refusais les invitations. À la maison, mes enfants et ma femme étaient en haut et, moi, je restais au sous-sol sur mon sofa, devant la télévision. Cette période noire de ma vie a duré presque deux ans.

Photo de Jared Labelle.
« On doit prendre le temps de s’informer sur nos droits. On a le droit de prendre soin de soi. »
Photo : Marie-Josée Legault

Qu’est-ce qui vous a permis de reprendre le dessus ?

J. L. : Tout d’abord, j’ai changé de clinique de physiothérapie, parce qu’on m’y laissait faire les exercices seul, sans s’occuper de moi. À la nouvelle clinique, il y avait toute une équipe composée de plusieurs professionnels pour travailler les exercices de physiothérapie, d’ergonomie et de relaxation. Ils m’ont proposé de nouveaux exercices, de nouvelles méthodes. Ça a tout changé. J’ai commencé à voir des progrès et la douleur diminuait. Mon bras devenait plus fonctionnel. J’ai arrêté de prendre des pilules, j’ai réduit mes portions de nourriture et j’ai commencé à perdre du poids. La première fois que j'ai dit à ma femme que j'allais à l’épicerie avec elle, elle a pleuré tellement elle était contente que je sorte de la maison. J'ai également commencé à marcher autour du bloc. Le docteur m’avait dit que je ne ferais plus de moto; alors j’avais vendu la mienne. J’ai donc commencé à conduire un tricycle pour adulte et à faire du vélo électrique. Aujourd’hui, je dirais que j’ai récupéré 75 % de mon bras, mais quand c’est humide, j’ai encore de la douleur.

En retrouvant peu à peu l’usage de votre bras, vous avez repris espoir ?

J. L. : Après un accident, on croit que c’est la fin du monde mais, dans les faits, c’est seulement une très mauvaise journée. Ce n’est pas une situation définitive, mais temporaire. Il ne faut pas perdre espoir que ça aille mieux.Ce n’est pas la fin, mais le commencement.

Comment s’est passé votre retour au travail ?

J. L. : Quand j’ai commencé à faire des petits travaux à la maison, j’ai pensé que j’étais prêt à retourner au travail. Mais je ne pouvais pas reprendre le même emploi qu’avant, et je ne le voulais pas non plus. J’ai donc trouvé un boulot chez Postes Canada. Je fais la livraison du courrier. C’est un changement dans ma vie, mais j’en suis content. Marcher dehors, c’est tranquille, et les gens à qui je livre un colis sont toujours contents de me voir !

Croyez-vous que cet accident aurait pu être évité ?

J. L. : Je pense que oui, si on avait été une équipe de trois au lieu de deux, si le nouvel employé avait eu un peu plus de formation, si on avait eu des ceintures de protection pour les charges lourdes, si on avait disposé d’un système de treuil pour lever les charges lourdes... On n’avait même pas de sangles pour déménager les électroménagers ni même de gants. Souvent, on n’est pas informés de nos droits en tant que travailleurs et il faut l’être. Sur le site Web de la CNESST, il y a une foule de ressources pour savoir ce dont on doit disposer pour travailler en toute sécurité. On se dit souvent qu’on n’a pas le temps de consulter de la documentation, mais ça prend seulement 15 minutes. On doit prendre le temps de s’informer sur nos droits. On a le droit de prendre soin de soi.

Vous pensez que votre travail peut comporter des risques contre lesquels vous n’êtes pas protégé ? Vous n’êtes pas certain de disposer de tout le matériel requis ou de la formation requise pour exercer vos fonctions en toute sécurité ? Apprenez-en plus sur les principaux risques de lésions par secteur d’activité au csst.qc.ca/prevention.

Vous pouvez aussi utiliser notre outil d’identification des risques qui peut éclairer les employeurs et les travailleurs quant aux six types de risques en tapant « DC200-418 » dans la section Publications de notre site Web à cnesst.gouv.qc.ca.