Consignes de sécurité : prendre le temps d’arrêter la machine

Photo : Collection personnelle
Photo : Collection personnelle

Broyage Mobile Estrie ne viendra pas chez vous ramasser et broyer les quelques branches de l’arbre que vous avez fait émonder. L’entreprise broie plutôt de gros volumes et de grosses pièces de bois, comme des souches sur un terrain nouvellement déboisé ou des palettes de bois. Quand l’entreprise se déplace chez un client, les pelles mécaniques et les grappins s’actionnent pour ramasser les restes de bois et alimenter un gros broyeur assorti d’un convoyeur qui évacue les copeaux. En 13 ans d’existence, l’entreprise n’avait eu à déplorer que deux accidents quand deux employés ont glissé sur la glace. Malheureusement, le 1er octobre 2019, un employé a été retrouvé mort, coincé dans le convoyeur. Maxime Provost, le président de Broyage Mobile Estrie, a accepté de partager cette dramatique expérience.

M. Provost, que s’est-il passé le jour de l’accident?

MAXIME PROVOST Le travailleur manœuvrait la pelle hydraulique pour broyer des souches. Il travaillait seul et c’est un employé d’une autre entreprise qui était sur le chantier qui l’a trouvé dans le convoyeur et qui m’a appelé pour m’avertir. En l’écoutant, je croyais que mon employé était passé dans le broyeur, j’avais vraiment peur. Je suis parti sur le chantier et je suis venu collaborer avec les autorités. L’employé n’était pas passé dans le broyeur, mais il s’était fait écraser par la courroie du convoyeur. Il a dû y avoir un problème avec le convoyeur ; il y avait un morceau de bois coincé. Il est donc descendu de la pelle hydraulique pour aller vérifier. Il s’est probablement couché sur le convoyeur sans arrêter le broyeur. Il avait la télécommande dans la main. On pense qu’il a accroché le bouton de la télécommande par accident, ce qui a fait démarrer le convoyeur, et qu’il s’est alors fait écraser en bas du rouleau.

Qu’avez-vous ressenti après cet accident?

M. P. C’est comme un coup de pelle en pleine face. Il s’est tué avec mes équipements, à moi. C’est désastreux pour sa famille. On ne peut rien changer, on ne peut pas revenir en arrière et on se sent impuissant. On se remet en question. Je me suis demandé ce que j’avais fait de pas correct. J’ai pensé faire le travail tout seul et ne plus avoir d’employés pour que cela ne se reproduise plus. Au fil des semaines, quand les inspecteurs de la CNESST venaient, on faisait des reconstitutions. Chaque fois, je revoyais ce qui avait dû se passer. J’ai revu le film souvent.

Ça a été un choc aussi pour les collègues. Ils étaient ébranlés et n’en revenaient pas. Mes employés travaillent en équipes réparties un peu partout au Québec et on ne se côtoie pas tous. Ceux qui ne le connaissaient pas beaucoup ont été sous le choc, mais ont fini leur semaine de travail. Les autres, qui le connaissaient, ont pris congé le reste de la semaine pour s’en remettre.

Normalement, aurait-il dû cadenasser la machine avant d’aller voir le problème sous le convoyeur?

M. P. Pour démarrer ce broyeur, il faut une clé. Le plus sécuritaire sur ce broyeur est de l’arrêter et de mettre la clé dans sa poche pour que personne d’autre ne puisse redémarrer le broyeur. Quand le broyeur est arrêté, il n’y a plus d’énergie pour alimenter le convoyeur. Il y a aussi un bouton d’arrêt d’urgence pour arrêter le convoyeur. Quand le travailleur est entré dans le convoyeur, il avait le bouton en face de lui et il n’a pas appuyé dessus. Sur la télécommande qu’il avait dans les mains, il y avait un autre bouton d’arrêt. Il avait trois possibilités d’arrêter la machine. Ce n’est pas le convoyeur qui a attrapé l’employé pour le jeter sur la courroie. Il y est rentré par lui-même et il l’a démarré accidentellement. Il a dû se dire que retirer le morceau de bois coincé ne lui prendrait que 30 secondes. Il était trop pressé et n’a pas arrêté le broyeur. La procédure n’a pas été suivie, et cela lui a coûté la vie.

Avait-il reçu une formation et connaissait-il la procédure?

M. P. Il travaillait depuis 11 mois sur ces machines et il avait fait 3 mois sur ce broyeur là avec un collègue qui lui montrait comment le manœuvrer. Ce n’était pas quelque chose de nouveau. Il avait reçu la formation à son arrivée. Mon adjointe donne une formation à chaque nouvel employé où elle explique le cadenassage et comment les broyeurs doivent être arrêtés. Tous les employés sont formés, et tout est écrit dans les procédures. Les inspecteurs de la CNESST ont regardé comment on formait les employés et ont approuvé ce qu’on faisait. À tous les nouveaux employés qu’on engage, je dis de prendre la santé et sécurité du travail (SST) au sérieux et je leur parle régulièrement de SST en leur rappelant de faire attention.

Les employés doivent aussi suivre les mesures de SST propres aux chantiers où ils vont travailler et ils doivent suivre la formation des clients. Ce n’est pas une formation qui porte spécifiquement sur les équipements de broyage, mais c’est une formation générale sur les limites de vitesse, le cadenassage, le port des EPI (NDLR : équipements de protection individuelle) … Ils en font environ une par mois.

Qu’est-ce que cet accident a changé dans votre gestion de la SST?

M. P. On l’a renforcée. On a apporté des précisions aux procédures écrites. Je m’assure davantage qu’ils ne font jamais rien tant que le broyeur n'est pas arrêté. Je suis plus sévère sur ça. En entrevue d’embauche, j’accorde plus d’importance à la santé et sécurité du travail. Si je vois que la personne n’a pas une bonne attitude par rapport à la santé et sécurité du travail, je ne l’engage pas. C’est devenu un critère d’embauche.

J’ai ajouté des protecteurs sur le rouleau d’en bas du convoyeur. J’en avais déjà mis un, mais il était flottant et trop loin du rouleau. Il n’était pas aux normes, mais je ne le savais pas. J’ai collaboré avec les inspecteurs de la CNESST qui m’ont envoyé des documents pour que je fasse des corrections et que je mette le convoyeur aux normes. La prévention, c’est pour les deux, les travailleurs et l’employeur.

Qu’aimeriez-vous dire aux travailleurs pour éviter un autre accident?

M. P. Les employés doivent comprendre que les consignes ne sont pas là pour leur mettre des bâtons dans les roues, elles sont là pour leur bien. Moi-même, certains clients m’imposent de fournir à mes employés des équipements que je trouve exagérés, comme des bottes spéciales, un masque à gaz, une visière. Mais même si je trouve que c’est abusif, je m’y conforme. Mon conseil aux travailleurs, c’est que, même si les mesures leur semblent excessives, elles ne le sont pas nécessairement. Il faut les respecter et ne pas les prendre à la légère. Un autre conseil que je leur donne est de prendre leur temps parce que, chaque fois qu’il y a un accident, c’est parce qu’on va trop vite.

Quel conseil donneriez-vous aux employeurs pour qu’ils améliorent la SST dans leur entreprise?

M. P. Les procédures doivent être suivies par les travailleurs, mais ce n’est pas facile de les faire appliquer tout le temps. Même si tous les travailleurs ont le cartable de procédures dans leur camion et que tout est écrit dedans, ils ne l’ouvrent jamais. Je pense que le plus efficace est de répéter souvent les consignes à l’oral. Si un employé néglige ou oublie une étape dans une procédure, il faut expliquer les conséquences et donner des exemples de ce qui peut arriver. C’est le verbal qui marche le mieux. Il faut répéter, répéter et ne pas lâcher.