Manutention – Faire partie de la solution

Si la manutention est une activité perçue comme étant simple, sa pratique en démontre la complexité. En effet, la manutention représente une source quotidienne de blessures chez les travailleurs. Dans le cadre des Grandes Rencontres CNESST, Pascaline Eloy, ergonome chez Eloy Ergo, ainsi que Denys Denis, professeur en ergonomie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), ont tenu une conférence pour aider les employeurs et les travailleurs à contrôler les risques liés à la manutention. Intitulée La manutention : faites partie de la solution en évaluant vos options, cette conférence regorgeait d’informations intéressantes.

Qu’est-ce que la manutention?

Selon l’IRSST, la manutention désigne le transport ou le soutien d’une charge qui nécessite un effort physique d’une ou de plusieurs personnes. Cet effort peut être fourni pour lever, poser, pousser tirer, porter ou déplacer la charge. En règle générale, la manutention implique le déplacement de charges de plus de trois kilogrammes, alors que le terme manipulation est utilisé lorsque l’on parle de charges plus légères. Bien qu’il en existe davantage, cinq grands éléments ont été ciblés comme étant des facteurs de risque pour la santé et la sécurité liés à la manutention : le poids des charges, le tonnage, la fréquence (cadence), les distances verticales et horizontales ainsi que l’espace disponible pour bouger les pieds.

Les normes applicables

Deux normes sont utilisées pour évaluer les risques liés à la manutention manuelle : la norme internationale ISO 11228-1 et la norme NF X35-109. La norme ISO 11228-1 est la première partie de trois, établie à partir des recommandations ergonomiques pour différentes tâches de manutention. Plus spécifiquement, elle présente une approche par étapes pour estimer les risques pour la santé et la sécurité lors de la manutention verticale et horizontale d’objets. Il est important de noter que cette norme n’a pas de statut réglementaire. Toutefois, son utilisation est de plus en plus répandue à titre de référence ou de bonne pratique reconnue en matière de manutention manuelle. Quant à la norme NF X35-109, elle est son équivalent français, recommandé par la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS). Le titre de cette norme est Ergonomie – Manutention manuelle de charge pour soulever, déplacer et pousser/tirer – Méthodologie d’analyse et valeurs seuils. Elle est utilisée à certaines occasions.

Malgré les informations intéressantes qu’elles apportent, ces normes doivent être situées dans un contexte clair. « Les normes sont basées sur des éléments biomécaniques, mais ne permettent pas de faire des mises en contexte fiables », indique M. Denis, spécialiste des troubles musculosquelettiques (TMS). Pour avoir un portrait clair des risques pour la santé et la sécurité liés à la manutention dans une situation précise, il faut prendre en considération le travailleur, son expérience et son environnement.

Pascaline Eloy et Denys Denis
Pascaline Eloy
Photo : Marie-Eve Lapointe photographe
Denys Denis
Photo : Marie-Josée Legault

Facteurs de risque

Les facteurs de risque englobent les éléments qui augmentent la probabilité d’une blessure ou d’un accident. Par exemple, les postures à risque et les efforts excessifs ou à la limite des capacités sont des facteurs de risque de la manutention.

Le poids des charges

Bien qu’aucun poids spécifique ne soit imposé, il existe des valeurs de référence quant au poids maximal à respecter en manutention. En estimant le pourcentage des charges dépassant ces valeurs, on peut évaluer les risques d’effort excessif que courent les travailleurs. Le concept de masse unitaire maximale est utilisé pour désigner le poids maximal qu’une personne peut manutentionner en une seule fois. Pour savoir ce que dit la norme NF X35-109 sur le poids des charges, voir le tableau à la page suivante.

« Quand on s’intéresse au poids de la charge, ce que la norme nous dit, c’est combien elle pèse quand je la mets sur une balance. Par contre, en matière de facteur de risque et de prévention, ce qui nous intéresse, c’est le chargement lombaire », explique Mme Eloy. La question est donc la suivante : quel est le réel chargement que représente cette charge sur une colonne vertébrale? Trois éléments influencent la vraie lecture du poids de chargement : l’aménagement de l’espace, la technique de travail et les caractéristiques des charges.

Le poids des charges – Valeurs seuils de référence

  • Contrainte à risque minimum – 5 kg
  • Valeur maximale acceptable – 15 kg
  • Valeur maximale si ces conditions sont présentes : - 25 kg
    • Transport de la charge à 2 mains
    • Distance de transport maximale de 2 m
    • Hauteur de prise entre 0,75 m et 1,10 m
    • Fréquence maximale d’une fois toutes les 5 minutes
    • Retour à vide
    • Ambiance thermique neutre, sol dur, plat et non glissant, sans obstacle dans un espace de travail n’offrant aucune contrainte

Source : Norme NF X35-109

Aménagement

Voici trois principales contraintes liées aux aménagements physiques de la surface de vente et de l’entrepôt qui peuvent influencer les postures de travail : une hauteur de prise ou de dépôt inadaptée, une course verticale élevée (prendre bas et déposer haut, ou l’inverse) ainsi qu’une accessibilité limitée de la charge. En effet, un aménagement trop bas ou trop haut influence la posture du travailleur lorsqu’il y prend ou y dépose une charge. Lorsque l’aménagement est trop bas, le travailleur sera à genoux ou accroupi et aura le dos fléchi. À l’inverse, lorsqu’un aménagement est trop haut, ce même travailleur aura tendance à se mettre sur la pointe des pieds et il aura le dos en extension.

Technique de travail

La technique de travail peut influencer les risques de blessure auxquels les travailleurs sont exposés. Ceux qui ont été formés adéquatement savent souvent se servir de leur corps de manière à pouvoir effectuer des transferts de poids.

Caractéristiques des charges

Les caractéristiques physiques des contenants peuvent influencer directement les facteurs de risque liés à leur manutention. Les principales caractéristiques à considérer? Le volume et le poids, ainsi que l’emballage. Les deux premières caractéristiques sont présentées conjointement parce qu’elles sont interdépendantes. Toutefois, il faut noter qu’un contenant volumineux n’est pas nécessairement lourd et qu’à l’inverse, un petit contenant n’est pas toujours léger. Ainsi, un emballage fragile et peu rigide augmente le risque de TMS si la marchandise devient instable.

Fréquence/cadence

La fréquence idéale ne peut pas s’établir indépendamment du poids des charges manipulées. « L’équation est simple : plus l’objet a un poids élevé, moins vous devriez le manutentionner fréquemment sur une période donnée, et vice-versa », explique M. Denis. La fréquence maximale absolue est de 15 opérations par minute. Dans ce cas, la durée est limitée à 1 heure par jour et la masse ne doit pas dépasser 7 kilogrammes.

Tonnage

Selon les spécialistes, une lecture fiable ne s’obtient qu’en mettant en relation le poids des charges et la fréquence à laquelle elles sont manutentionnées ; c’est ce que permet le tonnage. Selon M. Denis, la mesure du tonnage représente un élément clé dans la prévention des blessures liées à la manutention manuelle. Le tonnage se calcule en multipliant la masse des charges par le nombre de fois où elles sont manutentionnées.

Selon la norme internationale ISO 11228-1, le tonnage maximal par quart de travail de 8 heures est de 10 tonnes dans des conditions acceptables. Par exemple, un travailleur pourra transporter jusqu’à 10 tonnes dans sa journée s’il doit parcourir une distance de 10 mètres et moins.

« Les remanutentions sont les grandes oubliées de la norme », fait remarquer M. Denis. À titre d’exemple, Mme Eloy donne le cas d’un travailleur qui doit déplacer des boîtes pour avoir accès à celle qu’il doit manutentionner. Ces manutentions ne seront pas nécessairement prises en compte alors qu’elles devraient l’être. Le calcul du tonnage permet donc d’inclure ces remanutentions et les charges cachées.