Emna Braham : comprendre le rôle de l’intelligence artificielle en milieu de travail
Par Karolane Landry
7 avril 2026
Photo : Collection personnelle
L’intelligence artificielle (IA) transforme progressivement notre rapport au travail et soulève surtout des questions complexes : comment l’IA redéfinit-elle certaines tâches? Quels sont ses effets concrets sur les travailleuses et travailleurs? De quelle manière doit-on aborder ces changements pour qu’ils s’inscrivent dans une logique de progrès collectif? Pour faire la lumière sur ces enjeux, nous nous sommes entretenus avec Emna Braham, présidente-directrice générale de l’Institut du Québec (IDQ), qui s’intéresse notamment à l’incidence des transformations technologiques sur le marché de l’emploi.
Mme Braham, quel a été votre cheminement professionnel et qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux répercussions de l’IA sur le travail?
Je suis économiste de formation. J’ai commencé ma carrière en conseil économique dans des firmes de consultation, avant de me tourner vers les politiques publiques. J’ai notamment travaillé au Conseil de l’information sur le marché du travail à Ottawa. Il y a cinq ans, je me suis jointe à l’IDQ. J’y ai développé une expertise sur les grands enjeux du marché du travail, dont les pénuries de main-d’œuvre, les besoins en formation, les changements d’habitudes et, bien sûr, les transformations technologiques. À mesure que ces transformations s’accéléraient, il est devenu essentiel de se pencher sur les répercussions de l’IA en milieu de travail.
Comment l’IA est-elle actuellement présente dans les milieux de travail?
De façon générale, on peut dire que l’IA transforme le travail de deux façons. D’abord, elle amplifie nos capacités. Par exemple, comme économiste, je travaille avec des données : je les traite, je les visualise, je les analyse et je rédige des rapports. Ce sont toutes des tâches que l’IA peut m’aider à faire plus rapidement. On voit donc de plus en plus d’outils utilisés dans les emplois de bureau pour accélérer ou soutenir ces tâches. Ensuite, l’IA peut aussi servir à remplacer certaines tâches humaines pour augmenter la productivité d’une organisation. Concrètement, ce qu’on observe sur le terrain, c’est une automatisation de certaines tâches plutôt que de l’ensemble d’un poste. On peut penser à des outils qui permettent de mieux traiter l’information, de mieux gérer son horaire et de mieux prédire certains éléments. Toutefois, on est encore loin d’une automatisation complète. L’intelligence artificielle agit davantage comme un outil d’assistance pour certaines fonctions. Elle permet aussi de gagner du temps, de limiter les tâches répétitives et, dans certains cas, d’améliorer la performance. Il s’agit donc d’outils de productivité, mais ils ne remplacent pas encore complètement une travailleuse ou un travailleur.
Quels sont, selon vous, les effets positifs de l’IA sur le travail?
Ils sont nombreux. Comme je l’ai mentionné, l’IA peut automatiser certaines tâches répétitives, ce qui permet aux gens de se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée. Ainsi, dans le domaine administratif, on voit des outils qui aident à la rédaction ou à répondre à des demandes simples. Cela libère du temps pour d’autres activités. Bref, lorsqu’elle est bien utilisée, l’IA peut contribuer à améliorer la qualité de vie au travail et l’efficience des organisations.
Et quels sont les risques ou les effets négatifs?
Je dirais que c’est le manque de transparence dans le fonctionnement des outils. En effet, si le personnel ne comprend pas comment les décisions sont prises ou sur quelles données elles reposent, cela peut entraîner une perte de confiance. Il y a aussi des risques de biais inhérents aux algorithmes. Par ailleurs, si l’on implante des outils d’IA sans avoir de formation adéquate ou sans accompagnement, cela peut générer du stress, voire mener au rejet de la technologie. L’implantation de l’IA nécessite un encadrement rigoureux pour éviter les dérives.
Quels sont les enjeux à surveiller au cours des prochaines années, selon vous?
À mon avis, il y a trois grands enjeux. Le premier, c’est la formation. Il faut s’assurer que les travailleuses, les travailleurs et les gestionnaires comprennent les outils qu’ils utilisent. Sans ça, on risque une mauvaise utilisation, voire un rejet de l’IA. Le deuxième enjeu, c’est l’encadrement éthique. Il faut que les décisions prises par l’IA soient justifiables, compréhensibles et équitables. Enfin, le troisième enjeu est la gouvernance : qui décide de l’utilisation de l’IA dans une organisation? Les travailleurs ont-ils leur mot à dire? Sont-ils consultés? C’est important d’intégrer l’IA dans une démarche participative pour qu’elle soit bien acceptée et bien utilisée.
Croyez-vous que le Québec est bien outillé pour répondre à ces enjeux?
Le Québec jouit d’une excellente réputation internationale en matière d’intelligence artificielle, surtout sur le plan de la recherche. Les institutions, comme Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, sont des références mondiales. Cependant, il y a un écart entre l’expertise de pointe des milieux académiques et l’utilisation concrète dans les milieux de travail. Il faut donc faire le pont entre ces deux univers. Il faut aussi soutenir les petites et moyennes entreprises, qui n’ont pas toujours les ressources pour implanter ces technologies. L’accompagnement est essentiel pour démocratiser l’accès à l’IA et pour s’assurer qu’elle est utilisée de façon responsable.
Selon votre expérience, comment les milieux de travail peuvent-ils agir de façon proactive en ce qui a trait à l’IA?
La première chose, c’est d’avoir une stratégie claire. Pourquoi veut-on implanter l’IA? Quel problème veut-on résoudre? Trop souvent, on implante des outils sans avoir réfléchi à leur utilité réelle. Ensuite, il faut engager le personnel dans la démarche. Il faut le former, le consulter, lui expliquer ce qu’on fait. Cela permet de mieux intégrer les outils et d’éviter les résistances. Finalement, il faut évaluer les résultats, ajuster les pratiques et corriger ce qui ne fonctionne pas. L’IA doit s’inscrire dans une logique d’amélioration continue, non dans une logique de remplacement.
Quel est le principal élément que vous souhaiteriez qu’on retienne à propos de l’intégration de l’IA au travail?
Je dirais que l’intelligence artificielle n’est pas une fin en soi : elle est un outil. Et comme tout outil, c’est la façon dont on l’utilise qui fait la différence. L’IA peut améliorer le travail, mais elle peut aussi l’appauvrir si elle est mal implantée. Il faut donc garder l’humain au cœur de la démarche, prendre le temps de bien faire les choses ainsi que former, consulter et encadrer. Ce sont des conditions essentielles pour que l’IA serve réellement à améliorer le monde du travail.