Gros plan sur le recyclage électronique

Par MAXIME BILODEAU

26 juillet 2022

Des chercheurs de l’IRSST ont évalué l’exposition des travailleurs aux poussières, aux métaux et aux ignifuges dans des entreprises de recyclage électronique au Québec. Une première.

La récupération de matières résiduelles des appareils électroniques est désormais monnaie courante au Québec. En 2017, 22 196 tonnes de ces déchets ont été recyclées et, dans une moindre mesure, remises en circulation. C’est 22 fois plus qu’en 1998. Comme ces produits sont fabriqués avec une grande variété de métaux précieux, rares ou de base, et de minerais, leur recyclage constitue une solution intéressante pour ménager les ressources naturelles. Ils peuvent en ce sens être considérés comme des mines urbaines.

Le recyclage électronique, ou e-recyclage, comporte notamment des opérations manuelles et mécaniques. Le but est de séparer les composants par broyage et éclatement, puis de compacter en ballots les carcasses métalliques et plastiques issues des résidus traités. Ces interventions entraînent néanmoins une forte possibilité que les travailleurs des entreprises de recyclage soient exposés par voie respiratoire, cutanée et même orale à des mélanges de substances chimiques potentiellement toxiques, qui peuvent notamment causer des cancers ou perturber l’équilibre hormonal.

La majorité des études visant à caractériser l’exposition à des poussières, métaux et ignifuges ont été menées dans des pays à revenus faibles et intermédiaires, et seulement quelques-unes dans des pays à revenus élevés, notamment aux États-Unis. « Nous ne disposons pas de données propres au contexte du Québec ou du Canada. Il nous est donc impossible d’apprécier à sa juste mesure le niveau de risque toxicologique potentiel pouvant découler du recyclage électronique », constate Sabrina Gravel, chercheuse en prévention des risques chimiques et biologiques à l’IRSST.

Portrait de la situation

La scientifique a donc entrepris de combler ce fossé de connaissances, en collaboration avec des collègues de l’IRSST, de l’Université de Montréal, de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université de Toronto. L’équipe de recherche a visité sept entreprises de recyclage dans six régions du Québec pour y effectuer des prélèvements d’air, ainsi que d’urine et de sang de 100 travailleurs, soit 85 en recyclage électronique et 15 en recyclage commercial (groupe témoin). Des entrevues ont également été menées avec une trentaine de travailleurs et de gestionnaires pour documenter plus en détail les pratiques de santé et sécurité du travail.

« Les entreprises visitées différaient grandement les unes des autres. Certaines étaient relativement petites, avec 5 à 10 employés à leur bord ; d’autres employaient de 60 à 70 personnes, voire plus », raconte Sabrina Gravel. Malgré les nombreux cas de figure, le portrait brossé au terme de cette recherche est somme toute assez représentatif de l’industrie québécoise du recyclage électronique. « Je crois que les résultats que nous avons obtenus peuvent être généralisés à l’ensemble des entreprises du secteur », ajoute-t-elle.

Un des principaux constats qui se dégagent du rapport de recherche est que les opérations de recyclage électronique sont principalement manuelles. Peu d’entreprises québécoises disposent de machines comme des déchiqueteuses, capables de broyer les composants de manière automatisée. « C’est une différence majeure avec les États-Unis, où ce genre de machinerie est plus commun. Cela peut jouer sur le niveau d’exposition des travailleurs à des contaminants », avance comme hypothèse la chercheuse.

Des résultats préoccupants

Au terme de leurs travaux, les chercheurs ont pu documenter de nombreuses expositions multiples à des substances chimiques. Dans certains des échantillons d’air, ils ont repéré 39 ignifuges sur les 40 mesurés. « Cela m’a surprise : c’est beaucoup, mentionne Sabrina Gravel. Qui plus est, on parle de concentrations non négligeables pour certains ignifuges. » Autre résultat digne de mention : la coexposition au plomb et au BDE209, un ignifuge, semble fréquente. « Nous pensons que ces deux substances peuvent faire office de bons indicateurs de l’exposition totale aux substances chimiques. »

Les concentrations de poussières en suspension dans les milieux de travail ont des répercussions majeures. Plus elles étaient élevées, plus les prélèvements d’air comportaient de métaux et d’ignifuges. Une simple réduction des quantités totales de poussières en circulation pourrait donc s’avérer bénéfique pour les travailleurs. « Nous avons noté que démonter les appareils électroniques plutôt que les casser génère moins de poussières. C’est dans les grandes entreprises, où le rythme et le volume de travail sont plus intenses, que le cassage est le plus commun », souligne la chercheuse.

À la suite de cette étude, les chercheurs disposent de suffisamment de données jugées préoccupantes pour recommander certaines précautions que devraient prendre les entreprises de recyclage électronique, notamment dans le cas des femmes enceintes ou qui allaitent. « L’idée n’est pas de fermer ces milieux de travail ! Toutefois, à la suite de nos travaux de recherche, force est de constater que la vigilance est de mise », fait valoir Sabrina Gravel. L’experte préconise de réduire l’exposition à la source lorsque cela est possible, en favorisant par exemple une meilleure ventilation sur les lignes de démontage, et un nettoyage assidu des surfaces.

POUR EN SAVOIR PLUS

Rapport de recherche : irsst.info/r-1155

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