Les appareils de levage

Leviers d’innovation et de progrès

Par Paul Therrien

5 juillet 2022

Soulever de lourdes charges comporte toujours des risques. Que ce soit en usine ou sur un chantier de construction, le travail avec les appareils de levage nécessite des précautions particulières afin de prévenir les accidents du travail. Nous avons discuté de l’usage sécuritaire de ces appareils avec Henri Bernard, ingénieur et conseiller expert en prévention et inspection à la CNESST.

Depuis les premières civilisations jusqu’à nos jours, les humains ont utilisé des méthodes ingénieuses pour soulever et déplacer des objets massifs. Les plus grandes pyramides égyptiennes, édifiées il y a plus de 4 500 ans, s’élevaient jusqu’à 147 m. Au Moyen Âge, en Europe, on a construit environ 80 cathédrales magistrales et plus de 500 grandes églises, plusieurs ayant une hauteur de 160 m. « À l’époque, les appareils de levage étaient essentiellement des structures de bois et des cordages fabriqués avec des fibres naturelles, le tout actionné par la force humaine ou animale, explique Henri Bernard. Puis, à l’ère industrielle et au début de l’utilisation de la vapeur, la technologie a rapidement évolué pour répondre à de nouveaux besoins, surtout dans les industries portuaires et métallurgiques. »

De l’équipement omniprésent

Il va sans dire que les appareils de levage sont des équipements grandement utiles dans de nombreux domaines d’activités. On les retrouve dans plusieurs secteurs industriels, en particulier sur les chantiers de construction de bâtiments et dans les travaux publics, dans la fabrication de produits en usine, notamment en métallurgie, et dans les secteurs du transport et de l’énergie (manutention de matériel). Une grande variété d’appareils de levage se trouve donc dans les milieux de travail. La CNESST encadre un bon nombre de ces appareils : grues, ponts roulants, portiques, treuils, palans, chariots élévateurs, engins élévateurs à nacelle, plates- formes élévatrices, vérins, crics, etc. En bref, il y a des outils précisément conçus pour chaque application afin de manœuvrer des charges lourdes de toutes sortes.

Les accessoires de levage, quant à eux, sont les composants ou les équipements permettant d’accrocher et de décrocher la charge de façon sécuritaire. Ils sont tout aussi nombreux et variés que les appareils de levage. Portons une attention particulière aux élingues et autres équipements amovibles de prise en charge afin de mieux comprendre les enjeux de santé et de sécurité du travail liés aux appareils de levage.

Les dessous de l’élingage

L’élingage (aussi appelé gréage), c’est l’action principale qui a lieu lors de la manutention de charges. C’est la technique avec laquelle on prépare et on attache la charge pour que l’appareil de levage puisse la soulever et la déplacer correctement, en réduisant au minimum les risques d’accidents. C’est le rôle de l’élingueur de mettre en œuvre un dispositif de liaison entre la charge et l’appareil de levage. Cette responsabilité est d’une importance capitale pour la sécurité lors de la manutention. L’élingueur doit donc suivre une formation afin de bien connaître les règles de sécurité afférentes à sa tâche et vérifier, entre autres, l’angle d’élingage et la charge maximale d’utilisation des élingues, la position du centre de gravité et la stabilité de la charge une fois le levage amorcé. Les élingues peuvent être souples, en cordage, en sangle, en câble métallique ou en chaîne. Elles comportent généralement des composantes métalliques à leurs extrémités, comme des crochets, des anneaux ou des manilles.

Points d’accrochage

Comme l’indique un important rapport de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) en France, de nombreux accidents du travail peuvent survenir pendant l’utilisation d’un appareil de levage. Selon Henri Bernard, les statistiques contenues dans ce rapport trouvent un écho ici, au Québec. En effet, de 1993 à 2014, on a dénombré 152 accidents graves ou mortels liés à l’utilisation de tels appareils. « Le décrochage de la charge en est la cause principale, dans 39 % des cas, précise Henri Bernard. Il se produit le plus souvent à cause d’un glissement de la charge qui a été élinguée en panier. » En outre, ces accidents peuvent être provoqués par le décrochage des élingues d’un crochet dont le linguet est défectueux ou absent. « Le linguet de sécurité est très important, souligne l’expert. Ce dispositif retient les élingues à l’intérieur du crochet. Or, il peut arriver que le gréage ne soit pas effectué correctement, que le linguet soit mal utilisé – retenant même le poids de la charge, ce qui n’est pas sa fonction – ou que le linguet soit absent. » La rupture de l’élingue, du crochet, de l’accessoire ou de l’anneau est en cause dans 28 % des cas d’accidents graves, suivie du basculement des charges (14 %), d’une chute d’une partie de la charge (5 %), d’un coincement de la main ou du bras (5 %) ou d’autres formes d’incidents (9 %). L’INRS révèle que les accidents liés au levage de charges suspendues ont comme conséquences le cahot ou le heurt (39 % des cas), l’écrasement ou le coincement (39 %), la chute de hauteur (16 %) ou d’autres incidents (6 %). Pour ce qui est de la gravité des accidents dans cette étude, dans 54 % des cas, il y a une hospitalisation ou une amputation et dans 42 % des cas, il y a d’autres dommages corporels.

Une invention ingénieuse

Des entreprises québécoises ont développé des déclencheurs ou décrocheurs d’élingues. Ce système permet, en appuyant sur le bouton d’une télécommande, d’ouvrir le crochet de levage et d’éjecter automatiquement l’élingue au moment choisi. L’élingue étant toujours attachée sur un autre point d’attache du crochet, il suffit de lever le crochet pour se défaire du lien avec la charge. Ainsi, ce crochet et sa télécommande éliminent la nécessité d’aller décrocher l’élingue manuellement, ce qui évite les risques de chutes du travailleur. L’utilisation de ces crochets est très prisée sur les chantiers, notamment pour l’installation de poutrelles métalliques. D’autres entreprises québécoises ont aussi créé des dispositifs qui permettent l’ouverture et la fermeture à distance du linguet de sécurité.

Des caractéristiques incontournables

Selon l’article 3.24.17 du CSTC, tout crochet servant au levage d’une charge doit présenter l’une des caractéristiques suivantes :

  1. être muni d’un linguet de sécurité;
  2. se refermer sous l’application de la charge et être muni d’un loquet autobloquant qui nécessite
  3. une action positive afin de débloquer le crochet de levage.

Lorsque le levage d’une charge est effectué avec un crochet muni d’un linguet de sécurité, la charge doit être accrochée à l’aide d’une manille ou d’un anneau en acier allié forgé.

Lorsqu’un dispositif de décrochage à distance d’une charge est utilisé, il doit présenter les caractéristiques suivantes :

  1. les capacités minimales et maximales de la charge sont indiquées en évidence sur le dispositif; lorsque le dispositif est enclenché, il se verrouille sous l’application de la charge;
  2. il s’ouvre seulement lorsqu’il ne supporte plus le poids de la charge et qu’une commande d’ouverture est donnée.

Le rapport de l’INRS a aussi indiqué que c’est dans le secteur de la construction qu’a lieu le plus grand nombre d’accidents graves liés aux appareils de levage. Les chantiers de construction sont, par nature, des environnements plus hostiles et sont donc plus propices à la survenance d’incidents et d’accidents du travail que les établissements où il est plus facile de contrôler l’environnement de travail, et cela s’applique aussi au levage de charges, comme l’explique l’expert. En raison des risques de blessures graves et mortelles, en plus des pertes matérielles considérables associées aux accidents, les entreprises ont intérêt à veiller à la bonne qualité des appareils de levage et de leurs accessoires (par le biais d’un bon entretien et d’une inspection préalable à leur utilisation) et à assurer la santé et la sécurité des travailleurs quand ils les utilisent. De même, les employeurs ont une obligation de formation et de supervision à l’égard des travailleuses et des travailleurs.

Parfois, la ligne est mince : le mauvais choix d’accessoires de levage, une méthode de travail approximative ou le fait de se trouver au mauvais endroit peut faire tourner une journée de travail au drame. D’ailleurs, récemment, sur un chantier, les trois éléments mentionnés précédemment ont causé un accident mortel. C’est pourquoi il est important d’utiliser les accessoires de levage prévus par le manufacturier et de suivre sa méthode de gréage, selon Henri Bernard.

La gestion à distance

De tous les travailleurs actifs dans un environnement où sont utilisés des appareils de levage, l’élingueur court possiblement le plus de risques. En étant physiquement proche de la charge au moment de l’accrochage ou du décrochage, il risque de se coincer les mains ou les bras, de se faire frapper ou écraser par la charge pendant son déplacement ou d’être victime d’une chute de hauteur.

C’est pourquoi on dit que la gestion automatisée du linguet de sécurité par télécommande est l’innovation principale dans le domaine des accessoires de levage depuis une quinzaine d’années. Comme mentionné précédemment, le linguet de sécurité est un outil très important pour la manutention sécuritaire des charges. La réglementation, notamment l’article 255 du Règlement sur la santé et la sécurité du travail (RSST) et l’article 2.15.6 du Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC), encadre les obligations liées à la manutention sécuritaire des charges.

Or, il est important, pour protéger l’intégrité physique de l’élingueur, d’éviter de devoir décrocher la charge en adoptant des postures difficiles à maintenir, notamment en hauteur.

« Quelques entreprises québécoises ont développé des modèles de crochets munis de linguets et d’autres fonctions sécuritaires qui se commandent à distance. Cela est tout à fait conforme au Règlement sur la santé et la sécurité au travail et au Code de sécurité pour les travaux de construction », conclut M. Bernard.

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