Comment estimer la rentabilité d'un investissement en prévention?

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Une étude de l'IRSST a permis d'acquérir des connaissances sur le calcul de la rentabilité des investissements en prévention des lésions professionnelles dans les entreprises.

Si la santé financière d’une organisation représente une préoccupation importante des employeurs, protéger la santé et assurer la sécurité et l’intégrité physique des travailleurs doit aussi être au coeur de leur gestion. Ce discours à caractère économique constitue en ce sens une bonne porte d’entrée pour convaincre les employeurs du bienfondé de la prévention de la SST. Prouver, chiffres à l’appui, la rentabilité des investissements nécessaires à l’atteinte de cet objectif augmente les chances d’y rallier ses décideurs, qui doivent autoriser ces dépenses.

Faire une telle démonstration n’est pas chose facile. « Beaucoup de choix entrent en ligne de compte et pèsent dans la balance. Chacun influe sur les conclusions qui ressortent de l’analyse, lesquelles peuvent s’avérer pas mal moins robustes que souhaité initialement », souligne Martin Lebeau, économiste à l’IRSST et auteur d’une revue de la littérature des différentes méthodes d’évaluation de la rentabilité de la prévention des lésions professionnelles.

Une grande hétérogénéité

Martin Lebeau a procédé à une recension des plus récentes études sur le sujet, publiées de 1995 à 2017, soit sur une période d’environ deux décennies. « Remonter plus loin n’aurait servi à rien ; les approches méthodologiques ont trop changé depuis le début des années 1990. En même temps, nous voulions couvrir une fenêtre assez large pour répertorier une quantité suffisante d’études et assurer la robustesse de nos résultats », précise Martin Lebeau. Trente et une études faisant état de trente-six analyses différentes ont été retenues.

L’analyse coût-bénéfice est le principal type d’analyse économique qu’utilisent les études recensées. Or, on constate des différences notables dans leurs méthodes, notamment en ce qui a trait à la composition des coûts et des bénéfices des interventions analysées. « Certains chercheurs ne s’attardent qu’aux cotisations payées par les employeurs. D’autres incluent, par exemple, les notions de productivité et d’absentéisme à leurs calculs », illustre le spécialiste. Il en ressort qu’environ deux analyses sur trois ont démontré une certaine forme de rentabilité. Cela signifie qu’environ le tiers manque la cible. Une proportion qu’il faut néanmoins nuancer, pense Martin Lebeau. « Il ne faut pas en conclure que l’absence de démonstration est synonyme d’absence de rentabilité. J’y vois plutôt toute la complexité inhérente à de tels travaux. », fait-il valoir.

Erreurs à éviter

À la toute fin du rapport, l’économiste consigne une série de recommandations qui émanent des études recensées et d’autres documents méthodologiques. Il insiste entre autres sur l’importance de prévoir un horizon temporel suffisant. « Parfois, ce n’est qu’une question de quelques mois de plus. S’il faut 48 mois pour y arriver, mais qu’on ne dispose pas du luxe du temps, il sera difficile de démontrer la rentabilité de l’investissement », donne-t-il en exemple. Martin Lebeau pense qu’il faut aller au-delà des bénéfices faciles à estimer dans le cadre d’une telle analyse. « Les économies sur les cotisations à la CNESST, c’est bien. Mais en tenant compte, par exemple, des notions des gains en productivité et en réduction de l’absentéisme, le portrait est nécessairement plus complet », affirme-t-il. Intégrer des mesures qualitatives, comme le niveau de satisfaction du travail tel que le ressentent les travailleurs, est aussi à considérer. Cette approche s’avère toutefois assez rare dans la littérature. Au final, il semble que les investissements en prévention puissent être rentables. Les décideurs ont donc intérêt à les considérer au même titre que tout autre investissement dans leur entreprise. En démontrer la rentabilité demeure toutefois complexe. « Il faut mettre en place une approche méthodologique rigoureuse. Pour y arriver, on peut s’appuyer, entre autres, sur les recommandations émises dans le rapport, qui se veut à la fois un document de référence et un guide », indique Martin Lebeau.

Surveillance statistique

Ce type de travaux s’inscrit dans la volonté de l’IRSST de s’appuyer sur des outils et des connaissances robustes pour mieux cibler les priorités de recherche à privilégier. C’est dans cet esprit que l’Institut produit des indicateurs statistiques de SST fondées sur les données d’indemnisation de la CNESST et sur celles sur la main-d’oeuvre de Statistique Canada. Alors qu’il publie aux cinq ans un portrait statistique détaillé de la situation de la SST au Québec, le besoin d’obtenir aussi de l’information sur l’évolution annuelle entre deux séries d’indicateurs est devenu nécessaire. Ce portrait de l’évolution récente, dont c’est la deuxième mouture, vise à identifier des groupes à risque, non pas en fonction du critère de l’indicateur le plus élevé, mais plutôt de son évolution récente. Marc-Antoine Busque, du Groupe connaissance et surveillance statistiques de l’IRSST, a piloté le plus récent exercice du genre, qui couvre la période 2012 à 2017. « Le but est de lever des drapeaux jaunes, c’est-à-dire d’identifier des catégories de travailleurs et des types de lésions pour lesquelles la situation a évolué moins favorablement dans les dernières années. Cela met la puce à l’oreille aux scientifiques de l’IRSST, et peut aider à orienter les recherches futures », explique-t-il.

Tendances inquiétantes

Le groupe de recherche s’attarde à plusieurs indicateurs. Ainsi, en utilisant des modèles de régression, il peut analyser l’évolution des taux de fréquence des lésions (nombre de cas-nombre de travailleurs en équivalent temps complet). « Nous comparons l’évolution de divers indicateurs en fonction des groupes d’âge, du sexe, des catégories professionnelles et des secteurs d’activité. Nous sommes donc dans une perspective certes très macroscopique, mais qui a entre autres mérites celui de valider, à l’occasion, ce qui est perçu intuitivement par ceux qui oeuvrent sur le terrain », mentionne Marc-Antoine Busque. Une baisse graduelle des lésions professionnelles avait été constatée par le passé. Cette fois, le constat est en demi-teinte. « Pour la première moitié de notre période de surveillance, soit de 2012 à 2015 environ, cette diminution historique se poursuit. Puis, entre 2015 et 2017, nous assistons à une remontée soudaine », raconte le spécialiste. Plusieurs hypothèses peuvent l’expliquer, dont l’augmentation rapide des heures travaillées en réponse à une certaine accélération de l’économie.

Un autre constat est l’augmentation du nombre de lésions chez les travailleurs manuels du milieu de la santé, dont les infirmières auxiliaires et les préposés à l’entretien. Encore une fois, il est difficile d’avancer des explications. « Cette étude se veut davantage descriptive qu’explicative, reconnaît Marc-Antoine Busque. Chose certaine, il y a clairement quelque chose d’intéressant à fouiller là, par exemple en décortiquant l’évolution des caractéristiques des lésions liées à certains corps de métier, comme les préposés aux bénéficiaires. » Les travailleurs non manuels du secteur de l’enseignement ont aussi connu une hausse de leur risque de lésions, un sursaut statistique qu’il faut cependant relativiser. « Le risque de lésions pour ce regroupement de travailleurs a effectivement augmenté au cours des cinq dernières années, et il pourrait être pertinent de creuser davantage afin de comprendre les éléments ayant favorisé cette hausse. Cependant, les niveaux demeurent en-dessous de la moyenne des autres secteurs d’emplois, surtout de celui des travailleurs manuels du milieu de la santé évoqué précédemment », avance Marc-Antoine Busque.

D'autres tendances

Une augmentation significative du nombre de cas de surdité professionnelle a également été constatée, lesquels sont passés d’environ 5 500 à plus de 11 000. Or, cette pathologie est notoirement difficile à circonscrire. « Ces lésions sont souvent le résultat d’une exposition prolongée sur plusieurs années, voire sur toute une carrière. Derrière cette hausse se cache peut-être un dépistage plus systématique et plus précoce de cette maladie professionnelle par les professionnels de la santé », évoque Marc-Antoine Busque. De manière globale, l’évolution du taux de fréquence est moins favorable chez les femmes que chez les hommes. Les scientifiques observent que la fréquence des lésions les plus graves, dont celles de 90 jours ou plus, les plus coûteuses pour la société, ont davantage augmenté chez les travailleuses. Cela étant, ce sont encore les hommes qui présentent les taux de fréquence les plus élevés des divers types de lésions professionnelles analysés. « La base de données de Statistiques Canada n’offre cependant pas une taille d’échantillon suffisamment grande qui nous permettrait de contrôler, par exemple, l’effet de l’industrie et de la catégorie professionnelle dans l’analyse de l’évolution des indicateurs selon le sexe. Cela constitue une limite évidente à nos travaux », avoue-t-il. Bien que d’abord destinés à la communauté scientifique, ces travaux peuvent s’avérer utiles à d’autres intervenants dans un contexte de SST. Les associations sectorielles paritaires (ASP) peuvent, par exemple, en tirer de précieux enseignements relativement à leurs propres secteurs d’emplois. « Ce genre de travail se situe au tout début de la chaîne. Nous cherchons ainsi à identifier des risques le plus tôt possible avant qu’ils ne deviennent des tendances lourdes », conclut Marc-Antoine Busque.

La contribution des statistiques pour comprendre les nouvelles réalités

La production technique et scientifique est le fruit de la collaboration de toutes les directions de l’Institut ayant recours à diverses sources. Les besoins que les travaux de veille scientifique et l’analyse des bases de données pertinentes mettent en lumière permettent d’éclairer l’Institut et ses partenaires. Les portraits statistiques de la situation des accidents et des maladies professionnelles indemnisés au Québec que produit régulièrement, depuis plus de 30 ans, le Groupe de connaissance et surveillance statistiques constituent une source d’information importante pour l’IRSST. Au fil des ans, les développements informatiques ont permis de raffiner l’information pour produire des indicateurs par catégories d’âge, ou encore en fonction du genre. Des situations et des milieux de travail particuliers ont fait l’objet d’études statistiques à différentes occasions. Ainsi, les données publiées en 1986 ont notamment permis d’identifier les abattoirs et la transformation de la viande ou de la volaille ainsi que la fabrication de produits électriques comme des secteurs à haut risque de lésions. Des recherches menées par la suite ont permis de proposer des solutions aux milieux de travail concernés.

En 1991, les statistiques faisaient ressortir des problèmes dans le secteur du recyclage, de la collecte des ordures et de l’épuration des eaux. Encore là, des chercheurs ont orienté leurs travaux vers ces secteurs pour proposer des solutions. En documentant le cheminement des travailleurs, le groupe a contribué aux travaux qui allaient mener à la création, en 2006, du champ de recherche consacré à la réadaptation au travail.

De multiples contributions

Au fil des ans, les travaux du Groupe connaissance et surveillance statistiques, seul ou avec des chercheurs de l’interne ou de l’externe, ont apporté leur éclairage sur différents sujets :

  • l’exposition à des cancérogènes ;
  • les travailleurs immigrants ;
  • les concentrations d’ozone et les lésions professionnelles ;
  • les contraintes thermiques et substances chimiques ;
  • les coûts des lésions professionnelles dans le secteur minier ;
  • les risques chimiques ou biologiques dans les emplois verts ;
  • les accidents routiers au travail.

Certains de ces rapports ont d’ailleurs été vulgarisés et intégrés au site Web Statistiques sur mesure

Pour en savoir plus

LEBEAU, Martin. Une revue des méthodes d’évaluation de la rentabilité de la prévention des lésions professionnelles, R-1109, 75 pages. 

BUSQUE, Marc-Antoine, Alexandre BOUCHER, Martin LEBEAU, Nicolas BASTIEN. Évolution des indicateurs annuels de lésions professionnelles indemnisées au Québec de 2012 à 2017, R-1112, 99 pages.