Le Répertoire toxicologique : pour travailler en sécurité avec les produits chimiques
Par Guy Sabourin
12 mai 2026
Photo (modifiée) : Hryshchyshen Serhii/Shutterstock.com
Le mot Répertoire fait penser à un gros catalogue ouvert à la consultation. Le Répertoire toxicologique de la CNESST, ou Reptox, comme on l’appelle couramment, constitue pourtant bien plus qu’un inventaire méthodique des produits dangereux présenté de manière ordonnée. En réalité, il s’agit d’une équipe dynamique qui travaille à prioriser et à mettre à jour des fiches de renseignements sur des produits chimiques couramment utilisés dans les milieux de travail. C’est aussi un service de soutien aux milieux de travail, par téléphone et par courriel, permettant d’entrer en communication avec un membre de l’équipe afin d’en savoir davantage sur un ou plusieurs produits dangereux et apprendre à s’en protéger efficacement. On a fait le tour du sujet en compagnie de plusieurs spécialistes de la question.
Vous achetez un nouveau produit, disons un solvant pour nettoyer des pièces métalliques dans un atelier, et l’étiquette mentionne la présence d’ingrédients chimiques dangereux. Soucieux de la santé et de la sécurité du travail, vous vous demandez : « Comment les travailleurs et travailleuses de l’atelier devront-ils utiliser ce produit de manière sécuritaire? Quel équipement de protection devront-ils utiliser? Comment entreposer ce produit? Par quel produit moins toxique ce solvant peut-il potentiellement être substitué? » Et vous n’avez aucune réponse à ces questions, les risques chimiques n’étant pas dans vos cordes…
La meilleure chose à faire en pareil contexte est d’utiliser le Reptox. Sur son site Internet d’abord, les fiches de renseignements de 9 600 produits chimiques distincts utilisés dans les milieux de travail sont accessibles par un simple clic. Ces fiches répondent à plusieurs questions, mais pas toujours à toutes. Vous voulez en savoir plus, ou l’information que vous cherchez n’y figure pas? Un service d’assistance à la clientèle permet de joindre l’équipe du Reptox, par téléphone ou par courriel. L’équipe compte 23 scientifiques aux expertises complémentaires, notamment en chimie, en biochimie et en toxicologie, et possédant une vaste expérience en hygiène du travail. Selon les utilisatrices et utilisateurs que nous avons interrogés dans le cadre de ce dossier, ce service sans frais est rapide et impeccable.
« Les fiches du Reptox les plus consultées concernent le monoxyde de carbone, la silice, l’amiante, l’acétone, le toluène, le formaldéhyde. »
Les fiches du Reptox ne concernent que les produits chimiques individuels, pas les mélanges. Pour connaître les spécificités d’un mélange, il faut consulter la fiche de données de sécurité du fabricant. Les fiches du Reptox les plus consultées concernent le monoxyde de carbone, la silice, l’amiante, l’acétone, le toluène, le formaldéhyde. Au fil du temps et avec l’augmentation des recherches en ligne par les utilisateurs, la nature des demandes a changé. Elles sont maintenant plus complexes et plus précises, selon Marie-Josée Caron, conseillère experte en prévention-inspection à la CNESST. À titre d’exemple, un médecin du Réseau de santé publique en santé au travail (RSPSAT) consulte le Reptox pour déterminer si une travailleuse enceinte peut continuer de manipuler certains produits chimiques pendant sa grossesse. Un autre exemple serait celui des travailleurs qui manipulent des produits chimiques potentiellement incompatibles et qui se demandent s’il pourrait y avoir une réaction pouvant générer des émanations nocives, c’est-à-dire la formation d’un gaz toxique. D’autres encore développent des symptômes en milieu de travail, mais ne sont pas nécessairement exposés à des produits chimiques. « Il peut s’agir d’une question concernant la présence de moisissure dans l’air, indique Marie-Josée Caron, un des risques biologiques au travail pour lesquels le Reptox offre du soutien. Ces microorganismes, dont les spores ne sont pas visibles à l’œil nu, peuvent dégrader la qualité de l’air intérieur. » Aussi, quand les utilisateurs veulent connaître les valeurs réglementaires au Québec actuelles, ils peuvent obtenir l’information sur les fiches de renseignements.
Les quelque 800 demandes de consultation reçues annuellement par courriel ou par téléphone au Reptox proviennent tant des clientèles internes qu’externes. À l’interne, on parle des inspecteurs, des conseillers en indemnisation ou en réparation, des médecins de la CNESST. À l’externe, ce sont différents partenaires de la CNESST : notamment l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et sécurité du travail, la Santé publique, les associations sectorielles paritaires, des syndicats, des ministères, des employeurs, des travailleurs.
Les fiches contiennent de l’information sur les propriétés chimiques du produit en lui-même, sur la physico-chimie, à savoir si le produit est liquide, solide, volatil, s’il émet de la poussière, et sur les effets sur la santé, à savoir s’il engendre cancers, irritations, sensibilisations, allergies, s’il a des répercussions sur la femme enceinte. Elles informent aussi sur les mesures de prévention pertinentes à connaître lors de son utilisation, les premiers secours et la réglementation en vigueur. Même si les fiches sont produites par différents membres de l’équipe, selon les spécialités de chacun, elles sont écrites de manière uniforme afin que l’information soit claire, ordonnée et présentée de la même manière d’une fiche à l’autre. Lors des appels ou des courriels destinés à obtenir de l’information supplémentaire, les spécialistes travaillent également en équipe pour transmettre les réponses le plus claires possible.
Le Reptox jouit d’une réputation enviable, aussi bien au Québec qu’à l’international, qui repose sur la qualité des renseignements. « Il n’existe pas d’autres bases de données comme la nôtre, en français, dans le monde, indique Marie-Josée Caron. Toutes les données qui se trouvent dans nos fiches d’information sont référencées, toutes nos informations proviennent de sources fiables et c’est pour ça que nous sommes reconnus. » Les références du Reptox sont d’ailleurs rassemblées au Centre d’information scientifique et technique (CIST) et accessibles au public pour consultation.
Le Reptox a 45 ans et s’est modernisé au fil du temps
À l’entrée en vigueur de la Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST), en 1980, le paragraphe 10 de l’article 167 de la LSST mentionnait que la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) avait notamment pour fonction « d’établir et de tenir à jour un répertoire toxicologique ». L’organisme est ensuite devenu la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), mais la fonction est demeurée la même. Ainsi, concrètement, le Reptox existe depuis septembre 1980. Au départ, il s’agissait d’une équipe d’une dizaine de professionnelles et professionnels munie de deux mandats : produire des fiches de renseignements sur les produits chimiques utilisés en milieu de travail et assurer une garde téléphonique pour répondre aux questions des utilisateurs et utilisatrices. Internet ne faisait pas encore partie de nos vies. « Il s’agissait de fiches recto verso qui étaient envoyées par la poste à la suite de demandes d’informations, illustre Marie-Josée Caron. Les demandes étaient plus fréquentes en l’absence du Web, qui permet maintenant des consultations autonomes. »
Aujourd’hui, le Reptox continue de s’acquitter de ces deux mêmes mandats, et en fait aussi davantage. « Maintenant, nous nous occupons également d’autres dossiers concernant la santé au travail comme les risques physiques, parmi lesquels on compte le bruit, les rayonnements, la chaleur et le froid, poursuit Marie-Josée Caron. Le Reptox se trouve intégré à l’équipe de la Direction de l’information et de l’hygiène du travail. En plus du Reptox, les membres de la direction mettent leur expertise à contribution pour d’autres activités de la CNESST. Par exemple, ils ont collaboré avec les partenaires de la CNESST afin de produire les programmes de santé au travail qui servent de référence aux employeurs dans l’élaboration de leur plan d’action ou de leur programme de prévention. Il s’agit d’une nouveauté depuis le 1er octobre 2025. Les professionnels de la direction participent aussi à la révision de règlements et sont impliqués dans plusieurs autres dossiers qui requièrent une expertise scientifique concernant les risques chimiques, biologiques ou physiques. Ils restent également à l’affût des risques prédominants (par exemple, le bruit) et émergents (par exemple, les batteries au lithium-ion, les changements climatiques et les risques biologiques). »
Comment le Reptox et le SIMDUT sont-ils interreliés?
Le SIMDUT (Système d’information sur les matières dangereuses utilisées au travail) a fait son apparition en 1988. Ce système pancanadien vise à protéger la santé et la sécurité des travailleuses et travailleurs en favorisant l’accès à l’information sur les produits dangereux utilisés au travail, notamment par des étiquettes et des fiches de données de sécurité (FDS). En 2015, le SIMDUT a été modernisé pour intégrer le système général harmonisé (SGH), une norme internationale de classification et d’étiquetage des produits dangereux. Il a clarifié les responsabilités : celles des fournisseurs qui fabriquent, importent, distribuent ou vendent des produits dangereux et celles des employeurs, qui achètent, utilisent et parfois fabriquent ces produits. Il précise aussi les responsabilités des travailleurs et travailleuses qui utilisent ces produits dangereux dans le cadre de leurs tâches. « En résumé, il s’agit d’une législation fédérale et provinciale que la CNESST a la responsabilité de faire appliquer au Québec, explique Marie-Josée Caron. En 2014, notre équipe a redoublé d’efforts pour classifier les produits selon les nouvelles classes de dangers, ce qui fut un chantier d’envergure. Ces classifications constituent un volet important du SIMDUT pour assurer la santé et la sécurité du travail. Elles permettent de regrouper les produits dangereux en fonction de leurs propriétés physiques et de leurs effets sur la santé, ce qui facilite l’identification des risques et la mise en place de mesures de prévention adaptées. Grâce à cette compréhension, les travailleurs peuvent manipuler les produits de manière sécuritaire, réduire les risques d’accidents et respecter les exigences réglementaires.
La classification d’un produit selon le SIMDUT est un processus complexe qui exige une analyse rigoureuse des données scientifiques. Notre équipe a dû éplucher en profondeur la littérature scientifique, interpréter des études et croiser plusieurs sources pour établir des classifications valides. De plus, une validation par les pairs a été effectuée afin d’assurer la fiabilité et la conformité des classifications. La classification SIMDUT apparaît dans plusieurs fiches du Reptox. Si, après consultation, les utilisateurs et utilisatrices ont des questions par rapport au SIMDUT, les spécialistes de cette équipe sont disponibles pour les éclairer. Cela fait aussi partie de leur mandat.
Des utilisatrices et utilisateurs satisfaits
À titre de conseillère technique chez MultiPrévention depuis plusieurs années, Caroline Godin se rend chez les membres pour répondre à leurs questions en matière de santé et de sécurité du travail. « J’interviens par exemple sur les cabines de peinture, la ventilation générale, le captage à la source, la gestion des poussières combustibles et l’entreposage des produits dangereux, entre autres », explique-t-elle.
« Mon utilisation du Reptox a beaucoup évolué à travers les années, mais il demeure une très grande source d’information. Par exemple, nous révisons notre guide soudage et nous avons consulté le Reptox pour obtenir de l’information sur plusieurs contaminants. Aussi, dans le cadre de mes fonctions, je suis amenée fréquemment à communiquer avec les experts du Reptox pour confirmer mon interprétation de tel ou tel article, car certaines normes peuvent être complexes. Ça nous fait grandir de pouvoir échanger avec d’autres experts. On en ressort gagnant. J’adore le service du Reptox! »
Membre du Réseau de santé publique en santé au travail au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue depuis plus de 18 ans, la technicienne en hygiène du travail Anik Martel contribue à soutenir les milieux de travail dans la prise en charge des risques liés à la santé. « Notre objectif, c’est de prévenir l’apparition et l’aggravation de maladies professionnelles, explique-t-elle. Dans le cadre de mon travail, je suis confrontée à diverses situations et à plusieurs risques. Il m’arrive d’avoir besoin d’expertise en lien avec des produits chimiques. Je sollicite l’équipe du Reptox, par exemple, pour obtenir du soutien dans l’analyse d’une fiche de données de sécurité afin de bien comprendre les propriétés d’un produit chimique et pour connaître les équipements de protection individuelle à porter lors de son utilisation. La demande initiale se fait généralement par courriel. Ensuite, j’obtiens un retour soit par courriel, soit par téléphone, ou encore lors d’une rencontre virtuelle. La réponse est vraiment adaptée à la situation. J’ai toujours droit à un suivi rapide et courtois de la part du Reptox. Les informations que je reçois répondent à mes besoins et me permettent de bien accompagner la clientèle que je sers. Le Reptox est également en mesure de m’aider à interpréter les normes et les règlements, notamment en ce qui concerne la protection respiratoire. J’invite souvent les entreprises qui composent ma clientèle à consulter le Reptox, qui constitue selon moi une source d’information fiable et accessible, qui peut offrir un soutien adapté au contexte. »
Benoît St-Louis, inspecteur et chef d’équipe à la CNESST, secteur Établissements, utilise le Reptox depuis une douzaine d’années. « À chaque fois que je me pose des questions par rapport à l’un des différents contaminants qu’on peut trouver dans les établissements, par exemple la peinture, les fumées de soudage, les différents plastiques, je consulte le Reptox. Récemment, nous avions besoin d’informations concernant un produit pour nettoyer les graffitis à l’extérieur. Normalement, il faut une protection respiratoire, mais puisque c’était à l’extérieur, nous nous trouvions dans une zone grise. Ce sont les informations contenues dans le Reptox qui ont fourni les informations pertinentes ayant permis à l’inspectrice de trancher. Il y eut une action immédiate pour acquérir les équipements de protection nécessaires. Nous nous sommes sentis épaulés dans notre démarche, comme c’est d’ailleurs toujours le cas avec le Reptox. Le service est très rapide, très bon et j’obtiens les réponses et les orientations dont j’ai besoin par rapport à tous les produits chimiques classés dangereux pour les êtres humains et accompagnées de mesures particulières pour les utiliser. »
L’équipe du chimiste Christian Balg, chef de la division des matières dangereuses au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs du Québec, s’occupe du Règlement sur les matières dangereuses, qui encadre la gestion des déchets dangereux et les rejets accidentels de matières dangereuses dans l’environnement. Il utilise le Reptox au moins tous les 15 jours, sans compter l’utilisation qu’en font les autres membres de l’équipe. « Le Reptox constitue pour nous une source de données très fiables qui nous aide à parfaire notre classement des matières dangereuses aux fins d’application de notre propre réglementation. Quand nous produisons un avis technique sur un produit, nous aimons disposer d’une source fiable, en l’occurrence une source gouvernementale neutre. Nous devons aussi parfois émettre des avis juridiques et nous nous appuyons sur des classifications mentionnées au Reptox. Même si le Reptox sert en principe à la santé et la sécurité du travail, nous lui donnons en quelque sorte une deuxième vie en l’utilisant aussi à des fins environnementales. C’est un outil excessivement facile à consulter et j’encourage les gens de mon milieu à l’utiliser. »
