Maternité et carrière : trouver son propre équilibre
Par Karolane Landry
23 juin 2026
Photo (modifiée) : Juice Flair/Shutterstock.com
Malgré des avancées sociales indéniables, la conciliation entre la maternité et le travail demeure encore aujourd’hui un défi pour de nombreuses femmes. Changements de priorités, perte de repères professionnels, anxiété de performance, sentiment d’isolement… La transition vers la maternité bouleverse bien plus qu’un horaire. Marylise Champagne, conseillère en orientation et en développement de carrière et autrice, a voulu lever le voile sur cette réalité avec son livre Maman travaille là-dessus, dans lequel elle affirme que la maternité est une profonde transition identitaire, qui influence durablement la manière dont on définit sa carrière… et soi-même. Nous l’avons rencontrée.
La maternité agit souvent comme une période de transition intense qui amène les femmes à réévaluer leurs priorités et leurs ambitions professionnelles. « La maternité peut bouleverser les valeurs, les ambitions, et même faire émerger un désintérêt soudain pour un poste ou un milieu qui nous convenait auparavant », explique Marylise Champagne. Cette pause dans la vie active offre une prise de recul précieuse, où certaines insatisfactions jusque-là ignorées deviennent plus évidentes. Pour plusieurs, il s’agit alors de redéfinir la place qu’elles souhaitent accorder à leur carrière. Certaines veulent ralentir, d’autres, maintenir leur engagement professionnel tout en préservant un équilibre. « On parle beaucoup du retour au travail, mais la réalité, c’est que l’adaptation peut prendre des mois, parfois une année complète, dit Mme Champagne. La personne est en transformation, et elle n’a pas toujours les mots pour nommer ses nouveaux besoins. » Un défi d’autant plus grand que ces changements sont parfois invisibles pour l’entourage… y compris pour l’employeur.
Une diversité de réalités et de défis
La reprise du travail après un congé de maternité ne se vit pas de manière uniforme. Certaines mères profitent de cette pause pour dresser un véritable bilan professionnel, avec le désir affirmé de changer d’emploi ou même de secteur. D’autres, profondément attachées à leur profession, souhaitent y retourner, mais ressentent une pression liée à la conciliation travail-famille ou la crainte d’avoir « perdu la main ». Plusieurs constatent aussi que leurs priorités ont changé, et adoptent une tout autre perspective sur leur carrière. « Ce flou est parfois si grand que certaines femmes ne savent tout simplement pas si elles souhaitent réintégrer le marché du travail, ou encore si leur emploi a toujours du sens pour elles », mentionne Mme Champagne. Pour d’autres, les enfants prennent toute la place, au point où il devient difficile de retrouver ce qui les motive personnellement.
« La maternité agit souvent comme une période de transition intense qui amène les femmes à réévaluer leurs priorités et leurs ambitions professionnelles. »
À cela s’ajoutent des défis bien concrets : fatigue physique et mentale, transformation de la relation de couple, manque de soutien, pression sociale et charge mentale omniprésente. En 2025, près de 70 % des nouveaux parents affirmaient vivre du stress lié aux changements engendrés par l’arrivée d’un enfant, et 40 % des mères ayant un jeune enfant dont le ou la partenaire travaillait à temps plein quittaient temporairement le marché du travail ou optaient pour un poste à temps partiel. Ce portrait révèle l’importance d’un accompagnement mieux adapté, d’un regard plus souple de la part des employeurs et, surtout, d’une plus grande reconnaissance des réalités multiples que vivent les mères actives. Le retour au travail devrait, selon Mme Champagne, être planifié avec autant de soin que l’arrivée d’un nouveau-né. « Avant un accouchement, on prépare des plats, on prévoit du soutien… Mais quand on retourne au travail, on oublie trop souvent de mettre en place les ressources pour se soutenir. Pourtant, c’est une autre transition majeure », ajoute-t-elle.
Des conséquences invisibles, mais bien réelles
Les ajustements que la maternité impose dans la vie professionnelle peuvent entraîner une série de conséquences. « L’épuisement est courant, tout comme le désengagement, observe l’experte. Pas parce qu’on aime moins notre travail, mais parce qu’on est prises, coincées entre tout ce qu’il faut faire et ce qu’on ne peut plus faire. » À cela s’ajoutent une plus grande propension à commettre des erreurs, une baisse de disponibilité et, dans certains milieux, une perte d’occasions professionnelles liée à une moindre présence. La charge mentale pèse aussi lourdement sur les mères actives. « C’est une charge mouvante. Il faut sans cesse s’adapter, anticiper, jongler avec les imprévus, comme une épidémie de virus à la garderie ou un enfant malade », ajoute-t-elle. Résultat : plusieurs femmes mettent leur vie personnelle de côté pour préserver leurs deux rôles. Cela accroît la fatigue et l’isolement.
Des milieux de travail plus attentifs aux réalités des mères
Pour mieux soutenir les mères en emploi, Mme Champagne est d’avis que les milieux de travail doivent aller au-delà des mesures symboliques et s’ancrer dans une réelle compréhension des défis quotidiens liés à la conciliation. Quelques gestes concrets peuvent changer grandement les choses : éviter les réunions trop tôt ou trop tard en journée, offrir une flexibilité réelle et reconnaître que la réintégration professionnelle après un congé de maternité constitue une véritable période de transition. « Ce n’est pas un retour à la normale; c’est une période à part entière, qui mérite accompagnement et écoute », souligne Marylise Champagne. Elle rappelle aussi les répercussions des réponses de l’employeur en cas d’imprévus : « Quand ton enfant est malade et que tu dois t’absenter, la façon dont ton employeur réagit peut vraiment faire toute la différence. » Dans cette logique, favoriser une culture de soutien entre collègues devient aussi essentiel. « Se soutenir entre collègues, ça change tout! », insiste-t-elle. Créer un environnement de travail attentif, souple et humain, c’est non seulement bénéfique pour les mères, mais pour l’ensemble de l’équipe.
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Déléguer, s’organiser et compartimenter
Pour éviter l’épuisement, Mme Champagne prône une approche réaliste, fondée sur la prévention. « Il faut regarder ce qu’on a dans notre assiette et accepter de renoncer temporairement à certaines choses. Ce n’est pas un abandon, c’est un ajustement », mentionne-t-elle. De son côté, elle-même planifie à l’avance des journées de garde réparties entre son conjoint, sa mère et elle, en adaptant ses tâches selon les risques d’imprévus. « Je sais que mon enfant peut tomber malade, donc je prévois des journées où je peux facilement déplacer mes obligations », explique-t-elle. Elle encourage aussi la compartimentation, qui consiste à ne pas tout régler en même temps, mais à séparer les moments professionnels et personnels pour éviter la surcharge mentale. Dans cette optique, le télétravail est évidemment un atout… à condition de bien gérer ses limites. « Si on ne crée pas de transition claire entre le travail et la maison, on finit par ne jamais décrocher », précise l’experte. Également, il faut accepter que tout soit en mouvement. « Ce qu’on avait prévu il y a un mois peut ne plus convenir aujourd’hui. D’où l’importance de se parler, de rediscuter avec son ou sa partenaire et d’ajuster les rôles au besoin », ajoute-t-elle.
Au cœur de la conciliation entre maternité et carrière se cache souvent une grande pression : celle d’être parfaite sur tous les fronts. « Finalement, c’est quoi, être une bonne maman? », questionne Marylise. Derrière cette interrogation se trouve un enjeu de taille : le perfectionnisme, autant dans la sphère familiale que professionnelle. Or, il est essentiel de revoir ses standards et de reconnaître ses forces. Parce qu’au fond, comme le rappelle l’autrice : « On est capable de sentir qu’on excelle et qu’on s’accomplit dans les deux ».