Trois accidents réels, trois récits marquants
Par Geneviève Chartier
18 août 2026
Illustration : Jean-Philippe Marcotte
Les accidents du travail sont toujours de véritables drames humains qui auraient pu être évités. Dans ce reportage, nous effectuons un retour sur trois accidents graves représentatifs de situations encore trop fréquentes, qui témoignent de l’importance cruciale des mesures de prévention en santé et en sécurité du travail.
Un travailleur est victime d’une grave intoxication
En avril 2023, un travailleur est affecté au nettoyage intérieur d’une trémie où s’est accumulée une importante quantité de poussière. Lors de la procédure d’aspiration, il inhale et ingère des poussières toxiques.
Que s’est-il passé?
Lors d’un arrêt planifié dans une usine, un travailleur est entré dans une trémie (un réservoir en forme d’entonnoir) afin de procéder à l’aspiration de poussières toxiques. En pénétrant dans l’espace, il a constaté une accumulation de poussières de plus de trois mètres de hauteur. Il a commencé à les faire descendre à l’aide d’un outil racloir vers le tuyau d’aspiration. Toutefois, au même moment, une grande partie de l’amas de poussières se détache, ensevelissant le travailleur et lui faisant perdre son appareil de protection respiratoire et son casque de sécurité. Le travailleur a alors inhalé et ingéré des poussières toxiques.
Qu’aurait-il fallu faire?
Tout d’abord, la gestion de l’entrée en espace clos était déficiente. En effet, aucun permis d’entrée dans la trémie n’avait été délivré par le donneur d’ouvrage, ce qui indique que la vérification de l’état des lieux n’avait peut-être pas été effectuée. Ainsi, plusieurs éléments de la procédure d’entrée en espace clos n’ont pas pu être appliqués.
De plus, le donneur d’ouvrage avait sous-estimé les risques associés aux contaminants ainsi qu’à l’ensevelissement, ce qui a entraîné la grave intoxication du travailleur lors de son affectation dans la trémie. En effet, le programme de gestion des espaces clos, à la section où est abordé le travail dans les trémies, ne prévoit pas le risque d’ensevelissement lors d’une entrée par le bas de celles-ci, alors qu’elles contiennent du matériel à écoulement libre.
Le travailleur a aussi témoigné du fait que ni le donneur d’ouvrage ni l’employeur ne l’avaient clairement informé de la toxicité du matériel à l’intérieur des trémies. Il n’avait pas non plus été mis au courant du fait qu’elles doivent être presque vides lors des travaux d’aspiration. Or, la poussière s’était accumulée sur plus de trois mètres de hauteur. Cela a provoqué une modification potentielle des conditions atmosphériques dans la trémie à cause d’un contaminant en concentration inconnue.

Que faut-il retenir de cet accident?
L’atmosphère dans la trémie était considérée comme un danger imminent à la vie et à la santé, danger qui n’a pas été pris en compte lors de la procédure d’entrée en espace clos. La présence d’un tel contaminant aurait dû impliquer la mobilisation d’une équipe de sauvetage prête à intervenir dans les quatre à six minutes, comme cela est requis par la norme CSA Z1006:16.
Un travailleur est heurté par un véhicule automobile lors de travaux
En septembre 2023, deux travailleurs doivent effectuer des travaux à l’intérieur d’un regard d’égout. Pendant que l’un d’eux descend au fond du regard afin d’avoir une idée des tâches à réaliser, son collègue se tient debout, derrière leur camionnette stationnée. C’est alors qu’il est heurté de plein fouet par une automobile circulant dans la même voie.
Que s’est-il passé?
Ce jour-là, les travaux devaient avoir lieu à l’intérieur d’un regard d’égout sanitaire situé sur une rue où la circulation automobile se faisait sur deux voies contiguës, séparées par une ligne jaune pleine. Vers 7 h, l’un des deux travailleurs positionne la camionnette en bordure de rue, en direction nord-est, avant de rejoindre le regard d’égout. C’est à ce moment qu’un autre véhicule qui se dirige en direction sud-ouest passe à proximité des travailleurs. Ces derniers décident donc, par souci de prudence, de déplacer la camionnette en aval du regard d’égout, sur la voie de circulation à proximité de la ligne médiane.
Une fois la camionnette déplacée, l’un des deux travailleurs descend dans le regard d’égout afin de voir l’étendue des travaux à effectuer. Son collègue demeure à l’extérieur du trou. Au moment où ce travailleur fait dos à la circulation pour préparer les outils qui se trouvent dans la caisse de la camionnette, à l’arrière de celle-ci, il est heurté par un véhicule qui arrive du nord-est.
Qu’aurait-il fallu faire?
Tout d’abord, le travailleur demeuré à l’extérieur du regard d’égout était positionné entre ce dernier et le hayon de la caisse de la camionnette, de dos. Il était donc directement exposé à la circulation en direction nord-est, ce qui est l’une des causes de l’accident.
De plus, la planification des travaux en lien avec le regard d’un égout situé sur la voie de circulation était déficiente et exposait le travailleur à un danger de heurt. Lors de travaux sur une voie de circulation, l’employeur doit mettre en place les mesures de sécurité établies dans le Tome V – Signalisation routière du ministère des Transports et de la Mobilité durable.
D’ailleurs, l’un des travailleurs s’était présenté sur les lieux de travail avec une camionnette munie d’un gyrophare de type barre d’éclairage, sans qu’une planification préalable ait été effectuée par l’employeur quant à la signalisation requise pour cette entrave sur la voie. De plus, les deux collègues ont improvisé le placement de la camionnette, qui a d’abord été positionnée en bordure de rue, puis déplacée en aval de l’aire de travail. Cela a directement exposé le travailleur blessé à la circulation routière.

Que faut-il retenir de cet accident?
Dès le début du chantier, l’entrepreneur a élaboré quatre plans de signalisation relativement aux chemins de détour prévus et résultant des entraves occasionnées par la réfection de la rue en question. Cependant, la conformité aux exigences du Tome V – Signalisation routière n’est pas uniquement requise lors de travaux de réfection. Elle l’est pour toute autre intervention sur la voie de circulation. Cette conformité n’avait pas été respectée ce jour-là.
Un couvreur fait une chute mortelle
En juin 2024, alors que plusieurs couvreurs s’affairent à la réfection de la toiture d’un bâtiment industriel, l’un d’eux met le pied dans une ouverture laissée béante après le retrait de boîtes de ventilation condamnées. Il fait alors une chute de plusieurs étages à l’intérieur du bâtiment et, malheureusement, en décède.
Que s’est-il passé?
Le jour de l’accident, des couvreurs travaillent à la réfection d’une toiture en membrane élastomère. Ils retirent la première couche de la toiture en asphalte et en gravier ainsi que des boîtes de ventilation condamnées. Ils créent ainsi des ouvertures sur le toit.
Durant le retrait de sept boîtes de ventilation, les travailleurs installent des recouvrements temporaires avec des objets qu’ils ont sous la main ou permanents sur quatre de ces ouvertures. Les trois autres ouvertures ne sont donc pas recouvertes immédiatement. Les travailleurs utilisent des mini-chargeurs pour retirer les boîtes de ventilation condamnées et les transporter jusqu’à la zone de levage. C’est à ce moment que le travailleur victime de l’accident, opérateur d’un mini-chargeur, quitte son poste et circule librement sur la toiture pour attacher la charge à soulever en vue de son transfert vers le camion-grue. Toutefois, en reculant, il met le pied dans l’une des ouvertures non recouvertes et fait une chute de 7,6 mètres à l’intérieur du bâtiment. Les premiers répondants constatent malheureusement son décès.
Qu’aurait-il fallu faire?
L’ouverture du toit dans laquelle le travailleur est tombé n’était ni fermée au moyen d’un couvercle résistant ni protégée par des garde-corps. C’est l’absence de ces mesures de protection, lors du retrait des boîtes de ventilation, qui a mené à cette chute de 7,6 mètres de hauteur jusqu’au sol du bâtiment.
Pourtant, le Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC) est clair : les ouvertures dans le toit doivent être protégées soit par un couvercle ayant une résistance spécifique, soit par des garde-corps installés en périphérie. Le CSTC précise aussi que, si un garde-corps ne peut être installé en bordure du vide d’une ouverture parce qu’il gênerait le travail, l’aire doit être délimitée de manière à empêcher l’accès aux personnes qui ne participent pas directement aux travaux. De plus, le port d’un harnais de sécurité relié à un système d’ancrage par une liaison d’arrêt de chute est obligatoire pour tout travailleur accédant à l’aire de travail, conformément aux articles 2.10.12 et 2.10.15 du CSTC.
Il est à noter qu’aucune directive écrite ou verbale n’a été donnée par l’employeur sur le chantier afin de prévenir les travailleurs des risques de chute liés au retrait des boîtes et à la présence subséquente d’ouvertures sur le toit.

Que faut-il retenir de cet accident?
Faute d’instructions précises, les travailleurs ont improvisé une méthode de retrait et de recouvrement des ouvertures. Certaines ouvertures ont été laissées à découvert, tandis que d’autres ont été recouvertes par des éléments non fixes, comme des palettes de bois et des rebuts, ce qui représente un danger de chute.
Personne-ressource : Pierre Privé, coordonnateur aux enquêtes, Direction générale de la gouvernance et du conseil stratégique en prévention à la CNESST