Les coûts d’un drame humain

Par KAROLANE LANDRY

26 avril 2022

Le 1er septembre 2019, alors qu’il s’affaire à traverser le chemin du Mont-des-cascades à Cantley en conduisant une niveleuse de fosses de sable, un travailleur subit une collision latérale avec un motocycliste qui circule sur le chemin. » (CNESST, rapport d’enquête rap 1280227) le motocycliste décède sur le coup, puis le travailleur meurt de ses blessures trois semaines plus tard. Les accidents routiers au travail (art) représentent 25 à 30 % des causes de décès professionnels accidentels au Québec.

Ces événements sont très coûteux pour la société puisque, dans bien des cas, ils impliquent des lésions professionnelles et d’autres non professionnelles, lorsqu’ils touchent des personnes qui ne sont pas au travail au moment de l’accident. Pour mieux comprendre la situation, l’IRSST s’est penché sur l’analyse du coût global de ces accidents routiers, tant en termes de vies humaines que financiers.

C’est la première fois qu’une étude estimant les coûts des ART, considérant l’ensemble des victimes impliquées dans l’accident, est menée au Québec. « J’avais en tête l’image un peu stéréotypée d’un camionneur qui s’endort et écrase plusieurs personnes lors d’un accident. Il cause trois décès, mais lui s’en sort qu’avec des blessures mineures, illustre Martin Lebeau, économiste à l’IRSST. Si on oublie les morts et qu’on se concentre que sur les coûts liés aux travailleurs blessés, il nous manque un gros morceau de l’équation, en l’occurrence les autres victimes qui n’étaient pas au travail lors de l’accident. C’est pourquoi il était très important d’en tenir compte afin de dresser un portrait plus complet des ART. »

Un travail collaboratif avec la SAAQ

Pour réaliser cette étude, les données des accidents de la CNESST et celles de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) ont d’abord été appariées. De 2001 à 2015, la CNESST a répertorié 20 606 lésions professionnelles liées à un ART, lesquelles ont généré des coûts estimés à 2,7 milliards de dollars. De son côté, la SAAQ a dénombré 3 497 lésions non professionnelles liées à un ART durant la même période. En raison de contraintes méthodologiques, le calcul des coûts des lésions non professionnelles se limite à l’année 2015. Les 154 lésions non professionnelles liées aux 763 ART recensées alors ont entraîné des coûts évalués à 71,1 millions de dollars. Au total, elles ont causé 968 lésions (professionnelles et non professionnelles), soit 1,27 lésion par accident. On estime qu’un ART occasionne en moyenne des déboursés de 238 800 $. « Cette nouvelle approche, qui regroupe toutes les blessures recensées d’un même accident, permet de mettre l’accent sur l’événement accidentel plutôt que sur les lésions individuelles », indique Martin Lebeau.

Différents types de coûts

Pour évaluer les coûts totaux, les auteurs calculent la somme des incidences financières (frais médicaux, productivité perdue, coûts salariaux, administratifs) et humains liés à un ART. Mais comment calcule-t-on ces coûts humains ? Les estimations proviennent de la valeur d’un changement de la qualité de vie d’une personne (par exemple à la suite d’une amputation) et de son entourage ainsi que des années potentielles de vie perdues en cas de décès. Ces conséquences peuvent être exprimées en termes monétaires au moyen d’un calcul s’appuyant sur la valeur statistique d’une vie humaine au Québec, soit 3,5 millions de dollars. « Ce qui manque à notre étude, et qui aurait été pertinent, ce sont les coûts des dommages matériels. Ils sont probablement assez importants, mais avec les données fournies et recueillies lors des accidents, il devient très difficile d’estimer ce montant », explique l’économiste Martin Lebeau.

Des résultats surprenants

Les accidents routiers dans l’industrie du transport par camion arrivent en tête de liste des coûts totaux découlant des lésions professionnelles liées aux ART. Ceux-ci génèrent 23 % de l’ensemble des coûts des lésions de ce type survenues de 2001 à 2015. L’étude permet également de constater que ces coûts sont loin d’être attribuables à la seule industrie du transport. En termes de coûts totaux, les entrepreneurs spécialisés de la construction et les travailleurs des services administratifs et de soutien, qui représentent 339 millions de dollars durant la même période, se trouvent respectivement au 2e et 3e rang. De plus, les données montrent que les lésions liées à des accidents de travailleurs piétons (livreurs, facteurs, signaleurs, etc.), qui totalisent 348 millions de dollars lorsque regroupées, et les collisions entre véhicules se déplaçant dans les directions opposées, qui s’élèvent à 416 millions de dollars, sont parmi les plus élevés pour la société québécoise.

Après les camionneurs, qui génèrent à eux seuls des coûts de 813 millions de dollars de 2001 à 2015, les manœuvres manutentionnaires et travailleurs assimilés (158 M$), les chauffeurs-livreurs (128 M$), les agents de police et détectives (77 M$) ainsi que les conducteurs d’autobus (55 M$) figurent au haut de la liste des professions qui entraînent le plus de conséquences financières.

L’appariement des données de la CNESST avec celles de la SAAQ permet non seulement de tenir compte des lésions non professionnelles liées aux ART, mais aussi d’obtenir des informations supplémentaires sur les accidents. Par exemple, il ressort que de toutes les causes d’accidents identifiées par les policiers, les plus coûteuses sont liées à la vitesse et à des comportements imprudents, tels que l’inattention, la distraction et l’usage d’un cellulaire. Les données ne permettent toutefois pas de savoir si elles sont attribuables au travailleur ou à l’une des autres personnes impliquées dans l’ART, lorsqu’il y en a. En ce qui concerne le coût moyen par accident le plus élevé, ce sont des problèmes avec le véhicule, dont l’utilisation de pneus inadaptés à l’hiver, qui apparaissent au premier rang. On observe aussi des coûts moyens par ART supérieurs à la moyenne lors des collisions frontales, des accidents de tous types qui surviennent dans les zones rurales et ceux de travailleurs ne portant pas de dispositifs de protection adéquats.

« Notre surprise a vraiment été du côté des lésions non professionnelles : leur coût est en moyenne beaucoup plus élevé que celui des lésions professionnelles », indique Martin Lebeau. En effet, il était quatre fois supérieur en 2015. Cela s’explique en partie par la proportion de blessures ayant causé un décès, beaucoup plus élevée dans le cas des lésions non professionnelles, soit 11 % contre 1,6 %. Ces écarts pourraient aussi s’expliquer en partie par des différences dans les données provenant des deux organismes et dans la proportion des lésions mineures ayant donné lieu à une réclamation, selon l’économiste.

En analysant ces données et en identifiant les industries et les domaines d’emploi les plus coûteux au Québec, il est possible de mieux orienter la prévention dans les milieux de travail. « Par exemple, les accidents de véhicules lourds, de piétons et de véhicules d’urgence (voiture de police, ambulance, camion de pompier) occasionnent des coûts très élevés. Dans quel contexte ces accidents arrivent-ils ? Qu’est-ce qui peut ensuite être fait pour les éviter ? », questionne Martin Lebeau. Voilà décidément l’objectif ultime des prochaines années : réduire ces coûts liés aux ART.

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