Marge de manœuvre : observer les variations plutôt que la moyenne

Par CATHERINE COUTURIER

10 mai 2022

Le métier de manutentionnaire, qui est varié, est également une occupation où les blessures sont fréquentes, notamment en raison des nombreuses charges à soulever et à transporter. « Le site de lésion principale est le dos. C’est un corps de métier vraiment touché par ce type de blessure », explique Philippe Corbeil, professeur-chercheur au Département de kinésiologie de l’Université Laval. L’IRSST a d’ailleurs, depuis le début des années 2000, financé de nombreuses recherches sur les manutentionnaires, dont celle que Philippe Corbeil a menée en collaboration avec André Plamondon de l’IRSST, et Denys Denis du Département des sciences de l’activité physique de l’UQAM.

Comprendre la variabilité

Les chercheurs ont ainsi réanalysé des données préalablement récoltées par André Plamondon et ses collègues. Ces études observaient la même tâche dans un même contexte, mais exécutée par des travailleurs aux profils différents : travailleurs expérimentés et novices, hommes et femmes, et travailleurs en surplus de poids.

Si l’étude des moyennes est intéressante, le chercheur spécialisé en biomécanique humaine voulait ici explorer les variations individuelles. « Quand on prend des comportements moyens, on retrouve une grande variation autour de la moyenne. Les analyses ignorent souvent ces variations », constate Philippe Corbeil. Faire la « moyenne » d’un mouvement peut créer un mouvement que, finalement, personne n’exécute en milieu de travail.

Les données utilisées ont été récoltées auprès de 65 participants observés en laboratoire grâce à un système de captation et d’analyse de mouvement. Ceux-ci devaient empiler quatre caisses l’une par-dessus l’autre, prendre une courte pause et faire le chemin inverse (soulever une à une les caisses du convoyeur et les empiler sur le diable). Malgré les restrictions imposées par une expérience en laboratoire, les participants n’avaient reçu aucune consigne et n’étaient pas limités dans le temps, leur laissant la liberté de bouger comme bon leur semblait (placement des pieds, orientation par rapport à la charge, position du corps).

L’analyse statistique s’est par la suite déroulée en trois temps. « Nous avons commencé par regrouper les gens. En réanalysant l’échantillon, nous voulions faire ressortir les variations dans chaque groupe homogène », décrit Philippe Corbeil. Les chercheurs ont en deuxième temps documenté les variations de la signature gestuelle propre à chaque manutentionnaire lors de la prise de la charge, du dépôt et de la transition entre le point A et le point B. « Cela nous permet de voir si quelqu’un utilise toujours le même mode opératoire, et ainsi avoir un regard sur sa variabilité motrice », poursuit-il. Un des objectifs de l’étude était de déterminer si un mode opératoire en particulier était associé à des risques plus faibles. La dernière partie de l’analyse consistait à identifier des sous-groupes d’individus plus efficaces et/ou plus variables que d’autres en termes de charge au dos.

Trouver « son » mode opératoire

En comparant experts et novices, les chercheurs ont premièrement constaté que les experts variaient moins leurs mouvements et avaient des charges au dos moins variables. « Cela va un peu à contresens : on pensait que les experts étaient capables de varier un peu pour répartir leurs charges différemment, pour s’adapter », remarque Philippe Corbeil. Mais ceux-ci, comme des athlètes de haut niveau, semblent plutôt avoir appris à reproduire efficacement le même mouvement. Une moins grande variabilité de mouvements a aussi été observée chez les femmes et les personnes en surpoids.

« On peut contrôler et optimiser l’environnement de travail et augmenter la marge de manoeuvre des travailleurs, ce qui doit être privilégié en tout temps, mais il y a aussi la façon dont le travailleur fait le mouvement qui entraîne des conséquences sur l’exposition du dos aux blessures », résume Philippe Corbeil.

La deuxième partie de l’analyse a révélé une richesse dans les modes opératoires, mais surtout a permis de constater qu’il n’existe pas de mode opératoire parfait qui réduit les risques à la fois dans l’effort initial, dans la cumulation des efforts et dans les risques asymétriques. « Il n’y a pas de mode opératoire qui réduit les trois risques en même temps. Si je réduis le risque lors de la charge initiale — par exemple en fléchissant davantage les genoux et en gardant le dos droit, je l’aurai plus longtemps dans les mains et donc la charge cumulative sera plus grande », donne comme exemple Philippe Corbeil. Moins fléchir les genoux, fléchir plus le dos et ouvrir la base de support en orientant un des pieds vers le lieu de dépôt permet d’un autre côté de gagner en vitesse, mais augmente les risques lors de la charge initiale et l’asymétrie.

Chaque mode opératoire comporte donc des avantages et des inconvénients. « C’est une des grandes conclusions de l’étude. On peut contrôler et optimiser l’environnement de travail et augmenter la marge de manoeuvre des travailleurs, ce qui doit être privilégié en tout temps, mais il y a aussi la façon dont le travailleur fait le mouvement qui entraîne des conséquences sur l’exposition du dos aux blessures », résume Philippe Corbeil.

Dans la troisième étude, les chercheurs ont tenté de voir si certaines personnes étaient davantage efficientes et constantes que d’autres. « Plusieurs experts se situaient dans la catégorie qu’on aime, c’est-à-dire les efficients/constants, mais on y retrouve tous les types de participants », souligne Philippe Corbeil, qui ajoute qu’aucun mode opératoire ne dominait dans aucune famille.

Apprendre à mieux observer

Si certains de ces résultats sont encore difficiles à transférer sur le terrain, de telles études permettent de sensibiliser sur l’importance de considérer la diversité motrice. « En ce moment, on est dans l’éveil pour l’observation de cette diversité, pour que l’ergonome y soit attentif », avance Philippe Corbeil. Un projet de formation axé sur l’intégration de principes d’action et des compromis opératoires par la pratique physique et une rétroaction adaptée est d’ailleurs en cours de réalisation.

«À la suite de nos recherches, le but ultime est d’accompagner par la formation les travailleurs pour qu’ils trouvent “leur” technique, et les aider à la raffiner », souhaite Philippe Corbeil. Plutôt que de montrer au travailleur comment faire, les formateurs pourraient ainsi aider les travailleurs à optimiser leurs modes opératoires et devenir experts de leur propre mouvement.

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