Pour des travailleurs piétons plus en sécurité

Par CATHERINE COUTURIER

29 mars 2022

Même si les travailleurs à pied d’oeuvre constituent une faible proportion des accidentés routiers au travail, ils sont quand même blessés plus gravement et plus longtemps. Une équipe de chercheurs a voulu remédier au manque de données sur le sujet.

En 2015, l’IRSST lance un appel de propositions sur le thème des accidents routiers au travail. Marie-Soleil Cloutier, professeure-chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui s’intéresse à la sécurité routière depuis plusieurs années, entre autres chez les brigadiers scolaires, y voit l’occasion de documenter plus largement le problème des travailleurs piétons. « En consultant la littérature sur les signaleurs routiers, à peu près la seule catégorie de travailleurs piétons documentée, j’ai quand même constaté qu’il n’y avait presque rien sur le sujet, outre des travaux sur les vêtements lumineux ou la configuration des chantiers », raconte-t-elle.

Marie-Soleil Cloutier propose donc d’aborder la question d’un point de vue multidisciplinaire, notamment avec la collaboration du professeur François Vachon de l’École de psychologie de l’Université Laval et du chercheur Daniel Lafond de Thales Canada, qui se penchent sur l’attention au travail. « C’est intéressant parce que j’arrivais avec mon bagage de sécurité routière et d’impact de l’environnement bâti. De leur côté, mes collègues voulaient comprendre ce qui se passait durant le travail sur le plan du stress », souligne la professeure spécialisée en santé et systèmes d’information géographique et directrice du Laboratoire Piétons et Espace urbain.

Les chercheurs voulaient ainsi bonifier la compréhension des déterminants et des circonstances des accidents routiers au travail (ART) impliquant deux types de travailleurs piétons : les policiers dirigeant la circulation et les signaleurs routiers. En étudiant leurs conditions de travail, ils voulaient pouvoir proposer des améliorations, particulièrement sur le plan de l’organisation, en explorant les niveaux de stress de ces travailleurs en plus des situations à risque auxquelles ils sont exposés.

Vaste collecte de données

Les chercheurs ont mené une vaste collecte de données auprès de policiers et de signaleurs routiers. Entrevues avec les signaleurs, analyses de rapports d’accidents, observations sur le terrain à Québec et à Montréal avec 19 policiers et analyse de l’environnement de travail grâce à des données vidéo effectuées au cours de 2017, produisant ainsi une masse de données à analyser.

Lors des observations terrain, les policiers ont été équipés de capteurs de stress et donnaient régulièrement de la rétroaction aux étudiants membres de l’équipe de recherche postés en retrait. De telles observations n’ayant pas été possibles dans le cas des signaleurs routiers, les chercheurs ont dû se contenter de faire des entrevues. Ils ont étudié 39 sites de travail et placé des caméras sur une variété de chantiers, par exemple une rue fermée à l’occasion d’un événement ou des situations plus complexes. « Notre objectif était d’observer une diversité d’environnements, pour voir l’impact sur le stress et le risque de quasiaccident pour les travailleurs », explique Marie-Soleil Cloutier.

Stress et sécurité

En analysant des rapports d’accidents de la SAAQ appariés à ceux de la CNESST, les chercheurs ont pu déterminer que l’inattention, la distraction, la conduite et la vitesse étaient les principaux facteurs associés aux ART.

Ils ont été surpris de constater que malgré la présence de pointes de stress enregistrées dans les données, le niveau absolu n’était pas si élevé. « Les policiers nous disaient en entrevue post-observation qu’ils ne trouvaient pas ce travail stressant », constate Marie-Soleil Cloutier. Même s’il n’est pas ressenti, le stress peut toutefois nuire à la santé à long terme, et reste donc à surveiller. Il faut cependant privilégier les quarts de travail courts, comme ceux des policiers montréalais, par blocs de 4 heures, pour que le stress n’affecte pas trop leurs réflexes comme travailleurs. « Les travailleurs fatigués vont prendre de mauvaises décisions », soutient la chercheuse.

Les automobilistes respecteraient par ailleurs davantage les policiers en uniforme que les signaleurs routiers sur les chantiers de construction, un phénomène que Marie-Soleil Cloutier avait déjà observé dans ses travaux auprès des brigadiers. « Les brigadiers se sentaient plus respectés quand ils portaient leur casquette avec le logo de la police, par exemple », relate-t-elle.

Chantiers plus simples et sensibilisation

Pour améliorer la sécurité de ces travailleurs vulnérables, à pied d’œuvre sur la voie publique (mais aussi pour celle des autres usagers, qu’ils soient cyclistes ou marcheurs), les chercheurs recommandent d’abord des sites aussi peu complexes que possible. « Mais ce n’est pas toujours simple ; certaines décisions sont prises pour conserver une certaine fluidité, et les chantiers impliquent un nombre important d’acteurs ( entrepreneur privé, ministère des Transports, municipalité, etc. ) », remarque Marie-Soleil Cloutier. La formation de 3 heures des signaleurs routiers gagnerait également à être bonifiée, et les quarts de travail auraient avantage à être raccourcis, en prenant exemple sur ceux des policiers du SPVM.

Une partie de la solution passe également par la sensibilisation des automobilistes, souvent distraits ou trop pressés. « On peut améliorer les configurations des chantiers, mieux former les signaleurs routiers, changer les équipements, mais le grand public a aussi un rôle important à jouer », souligne Marie-Soleil Cloutier. La spécialiste espère que ces données probantes soutiendront les actions des organismes de sensibilisation.

La consultation du comité de suivi durant la recherche a permis de constater que d’autres métiers faisaient face aux mêmes enjeux : éboueurs, remorqueurs, livreurs, facteurs. « Ils sont constamment en train d’entrer et de sortir de leur véhicule. Ce ne sont pas à 100 % des travailleurs piétons, mais ils ont en plus la pression du temps », remarque Marie-Soleil Cloutier. La chercheuse aimerait ainsi pouvoir explorer davantage la question avec ces corps de métier, pour observer par exemple à quelle fréquence les quasi-accidents surviennent entre éboueurs et conducteurs impatients.

Pour en savoir plus

CLOUTIER, Marie-Soleil, Sylvanie GODILLON, Daniel LAFOND, Alexandre MAROIS, Nicolas SAUNIER, François VACHON. Accident de la route au travail : qu’en est-il des travailleurs piétons ?, R-1143-fr, 85 pages. irsst.info/r-1143

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