Comprendre les blessures professionnelles des jeunes en remontant le fil de leur parcours

Par Max Hugny

8 septembre 2026

Photo : iStock.com/ sturti

Pour mieux comprendre pourquoi certains jeunes se blessent au travail, il faut regarder au-delà du poste qu’ils occupent. Une étude de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) montre que les premières expériences professionnelles, les transitions entre les études et l’emploi ainsi que l’accumulation d’expositions aux risques influencent la probabilité de subir un accident du travail. Une invitation à repenser la prévention auprès des jeunes travailleuses et travailleurs.

Depuis plusieurs années, la recherche montre que les jeunes sont plus à risque de se blesser au travail que leurs collègues plus âgés. On les étudie toutefois souvent comme un groupe homogène, et peu de travaux tiennent compte de la diversité de leurs trajectoires d’emploi et d’études. Il demeure ainsi difficile de comprendre pourquoi certains se blessent davantage que d’autres.

Une étude de l’IRSST propose justement de changer de perspective. En suivant les parcours d’emploi et d’études de jeunes Québécoises et Québécois pendant près de dix ans, elle montre que le risque de blessure ne dépend pas uniquement du poste qu’ils occupent, mais aussi de leurs expériences préalables.

Les jeunes ne forment pas un groupe homogène

En examinant les données de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ), Jaunathan Bilodeau et son équipe ont cherché à comprendre comment les parcours d’études et d’emploi étaient associés à l’exposition des jeunes tant aux contraintes physiques qu’aux risques psychosociaux, puis comment cette exposition était associée aux blessures professionnelles.

Le suivi longitudinal révèle une première observation importante : les jeunes travailleuses et travailleurs ne forment pas un groupe homogène. Les scientifiques ont ainsi distingué quatre grands profils de parcours d’études et d’emploi pour mieux comprendre par quels mécanismes certains d’entre eux se blessent davantage que d’autres.

« En fonction des parcours, les chemins qui mènent aux blessures ne sont pas les mêmes », résume Jaunathan Bilodeau, professionnel scientifique de l’IRSST et auteur principal de l’étude.

Les analyses montrent ainsi des associations essentiellement indirectes entre les parcours et les blessures. Autrement dit, ce n’est le plus souvent pas le parcours lui-même qui expliquerait directement le risque de blessure, mais les facteurs auxquels il est associé au fil du temps.

L’exemple le plus marquant est celui des jeunes entrés tôt sur le marché du travail et y étant demeurés exclusivement au début de l’âge adulte. Chez eux, l’association à un risque plus élevé de blessure passe principalement par deux facteurs : une exposition supérieure aux contraintes physiques et une probabilité plus élevée d’avoir déjà subi une blessure au cours des années précédentes.

« Ceux qui ont commencé tôt et sont restés exclusivement en emploi ont plus de risque de se blesser durant leur parcours et d’être plus exposés à des contraintes physiques, ce qui peut amener plus de risques de se blesser à nouveau à la fin du parcours observé. Il y a un double risque », explique Jaunathan Bilodeau.

Ainsi, près du quart de ces jeunes ont déclaré au moins deux blessures pendant la période étudiée, comparativement à seulement 3,4 % de ceux dont le parcours combinait une entrée plus tardive sur le marché du travail et un cheminement non exclusivement centré sur l’emploi.

Une blessure peut en cacher une autre

Parmi les résultats qui ont le plus retenu l’attention des scientifiques figure le rôle des blessures antérieures. Les analyses montrent qu’une blessure survenue plus tôt dans le parcours est associée à un risque plus élevé de se blesser à nouveau quelques années plus tard, ce qui ne signifie toutefois pas qu’une blessure en entraîne automatiquement une autre.

« Une blessure antérieure pourrait en fait indiquer un environnement de travail plus dangereux. Ce n’est pas la blessure en soi qui amène un risque d’une autre blessure ; c’est plutôt le fait qu’avoir eu une blessure indique un environnement plus à risque, et que de rester dans cet univers-là expose à d’autres blessures potentielles. »

Les blessures passées peuvent alors constituer un indice d’une exposition prolongée à des conditions de travail plus risquées.

Les niveaux élevés de contraintes physiques demeurent d’ailleurs l’un des principaux facteurs associés aux blessures dans les différents modèles. Les demandes psychologiques pourraient également jouer un rôle, particulièrement chez les hommes, même si de futurs travaux devront approfondir l’analyse de ces mécanismes.

Une prévention tenant compte des parcours

Pour Jaunathan Bilodeau, ces résultats invitent à revoir la façon d’aborder la prévention auprès des jeunes travailleuses et travailleurs.

« Une piste serait d’arrêter de voir la prévention comme un aspect figé, transversal, mais de considérer plutôt le parcours d’exposition. De voir comment les premières expériences de travail, le parcours du jeune, peuvent influencer le risque de blessure. »

Cette approche suppose également de mieux reconnaître l’interaction entre les différents types de risques.

« Lorsqu’on veut faire de la prévention, on ne peut pas travailler en silo. Il faut intervenir sur les deux types de risques, ergonomiques et psychosociaux, non seulement pour la santé mentale, mais aussi pour les risques d’accident. Il faut également prendre en considération que les parcours sont genrés. Toutes les instances impliquées en SST devraient être sensibles à l’influence du genre sur les risques de blessures », rappelle Jaunathan Bilodeau.

Comment agir concrètement ? Pour le scientifique, cela passe notamment par une sensibilisation plus précoce et poussée à la santé et la sécurité du travail, soit dès la formation initiale ou les premières expériences d’emploi, ainsi que par une exposition graduelle aux tâches qui présentent davantage de risques. Le rapport recommande également de tenir compte de la diversité des parcours lorsqu’il est question de prévention.

« Il faut comprendre la SST non pas comme une photo, mais comme un film. Si on fait juste capturer les éléments inhérents au milieu de travail actuel, on ne comprendra pas ce qui peut amener à des risques plus élevés chez certains jeunes. Il faut penser en termes de parcours », conclut Jaunathan Bilodeau.

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