Le confort, clé oubliée de la protection auditive

Par Max Hugny

2 juin 2026

Photo : peterschreiber.media/ iStock.com

La surdité professionnelle demeure la maladie professionnelle la plus déclarée au Québec, malgré la présence de protections auditives dans de nombreux milieux. Pour mieux comprendre cet écart, une recherche soutenue par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) s’est penchée sur un facteur clé : le confort des protections auditives individuelles de type bouchons d’oreille.

Construction, mines, industrie lourde : lorsqu’il est impossible de réduire le bruit à la source, les bouchons d’oreille deviennent souvent un des moyens de prévention contre la surdité professionnelle. Pourtant, malgré leur utilisation généralisée, 4,4 % des Québécoises et Québécois de plus de 15 ans en sont atteints. Comment expliquer ce paradoxe ? Cet article présente un résumé d’une étude portant sur l’identification de caractéristiques physiques et sociales de la triade personne/bouchon/environnement de travail qui influencent le confort des bouchons d’oreille.

Olivier Doutres, chercheur à l’École de technologie supérieure, et Franck Sgard, chercheur sénior à l’IRSST, ont codirigé une recherche multidisciplinaire qui a permis des avancées significatives dans la compréhension de l’efficacité des protections individuelles contre le bruit (PICB). Premier constat : « En théorie, un bouchon d’oreille offre une certaine atténuation du bruit lorsqu’il est bien porté. En pratique, sur le terrain, on observe souvent des bouchons mal insérés ou portés de façon intermittente », résument les scientifiques.

Et les conséquences sont majeures, puisqu’une protection auditive peut perdre jusqu’à 95 % de son efficacité lorsqu’elle est retirée, même pendant aussi peu que trois ou quatre minutes, pendant un quart de travail. Autrement dit, l’efficacité d’un bouchon d’oreille ne dépend pas uniquement de ses propriétés, mais de la manière dont on le porte.

Une question de confort

Dans la réalité du travail, le port des bouchons est loin d’être constant. Les travailleuses et travailleurs les retirent pour parler à un collègue, entendre un signal ou simplement soulager une gêne. Selon les chercheurs, « le confort représente un facteur crucial du port réel ».

« Pendant longtemps, on a réduit le confort à une question physique, par exemple de pression ou de douleur dans l’oreille, explique Olivier Doutres. Or, notre recherche montre que le confort est beaucoup plus large : il comprend quatre dimensions et conditionne directement l’adhésion des personnes au travail. »

Les quatre dimensions du confort

  • Physique : Pression dans l’oreille, douleur, irritation, chaleur.
  • Fonctionnelle : Facilité d’insertion et de retrait, stabilité du bouchon, gêne pour effectuer les tâches.
  • Acoustique : Capacité à entendre les alarmes, la parole, gêne liée à sa propre voix qui semble « résonnante » ou « caverneuse » (effet d’occlusion).
  • Psychologique : Sentiment de protection, confiance, satisfaction, acceptabilité au travail.

Autre point important : le confort ne représente pas qu’une simple propriété du bouchon. Pour mieux comprendre ce qui pousse les travailleuses et travailleurs à retirer leurs protections auditives, les chercheurs proposent de l’envisager comme le résultat d’une interaction entre trois éléments indissociables : la personne, le bouchon et l’environnement de travail. C’est ce qu’on appelle « la triade du confort ».

Chaque personne possède ses caractéristiques propres : morphologie de l’oreille, sensibilité, expérience, tolérance au bruit. Le bouchon, détient lui aussi certaines propriétés : forme, rigidité, pression, facilité d’insertion et de retrait, et effet d’occlusion — cette impression que la voix résonne et devient « caverneuse », souvent mal tolérée. Enfin, l’environnement de travail (bruit, température, nécessité de communiquer, port d’autres équipements) complète l’équation.

Ces trois dimensions interagissent en permanence. « Il n’y a donc pas un bon bouchon, mais un bon ajustement entre une personne, un bouchon et un environnement », résume Franck Sgard.

Du laboratoire au terrain

Pour mieux comprendre cette complexité, l’équipe a adopté une approche ancrée dans le réel, combinant observations sur le terrain, expérimentations en laboratoire et création d’outils de mesure. « Cette combinaison change profondément la manière de comprendre et d’expliquer la protection auditive », soulignent les coresponsables de l’étude. Là où le terrain permet de saisir le confort tel qu’il est vécu au quotidien, le laboratoire sert à isoler certains facteurs et à tester des hypothèses dans un environnement contrôlé. L’objectif : passer d’une impression subjective à un phénomène que l’on peut analyser et améliorer.

Les résultats bousculent plusieurs idées reçues. Les données recueillies sur le terrain révèlent l’importance centrale des dimensions psychologique et fonctionnelle. Autre constat marquant : les bouchons sur mesure sont perçus comme les plus confortables, même chez des personnes habituées aux modèles en mousse. À l’inverse, des irritants, comme l’effet d’occlusion, peuvent inciter à retirer les protections auditives.

Pour aller plus loin, l’équipe a créé des outils, dont le questionnaire COPROD-NAQ et des « testeurs de confort », qui permettent de mesurer objectivement le confort et d’adapter les bouchons aux travailleuses et travailleurs. Cette avancée ouvre la voie à une prévention plus personnalisée.

Repenser la prévention

Au final, la persistance de la surdité professionnelle ne s’explique pas uniquement par l’inconfort des protections, mais plutôt par leur inadéquation à la diversité des personnes qui les utilisent et des situations de travail. Pour améliorer la prévention, il ne suffit pas de choisir un appareil performant sur le plan technique, par exemple en se basant uniquement sur l’indice d’atténuation ou la conformité aux règlements. Il faut aussi tenir compte du confort, de la variabilité des individus et des contraintes du travail réel. « La protection auditive ne doit plus seulement être pensée comme un objet à imposer, mais comme une solution à construire à l’intersection de la personne, du bouchon et de l’environnement », soulignent les chercheurs. Et de conclure : « Le bon bouchon, c’est celui que l’on porte vraiment ! »

Mieux protéger : quelques recommandations

Fabricants

  • Concevoir des bouchons adaptés à la diversité des conduits auditifs (tailles, formes variées).
  • Intégrer le confort dès la conception (pression, matériaux, facilité d’insertion, réduction de l’effet d’occlusion).
  • Mettre au point des produits faciles à utiliser correctement en conditions réelles.
  • Aller au-delà de l’atténuation en intégrant des indicateurs de confort.

Responsables SST

  • Offrir plusieurs types de bouchons (en mousse, prémoulés, sur mesure).
  • Intégrer le confort, et non seulement l’atténuation, dans les critères de sélection.
  • Adapter le choix aux travailleuses et travailleurs et aux tâches (morphologie, environnement).
  • Former et accompagner les travailleuses et travailleurs pour assurer un port adéquat.

Travailleuses et travailleurs

  • Choisir un bouchon confortable, que l’on peut porter toute la journée.
  • Essayer différents modèles si nécessaire.
  • Prêter attention à l’insertion (notamment celle des bouchons en mousse).
  • Signaler tout inconfort ou besoin d’ajustement.

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