Les risques du métier d’ébéniste

Photo : Shutterstock
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Le métier d’ébéniste ou de menuisier et tout autre travail du bois comportent plusieurs dangers. En effet, ils exposent les travailleurs à de grands risques d’accidents du travail ou de maladies professionnelles, et ceux-ci y sont relativement fréquents et graves. Nous avons discuté avec Vincent Gagné, inspecteur à la CNESST, pour en savoir plus à ce sujet.

Il est facile d’imaginer les dangers auxquels s’exposent ceux et celles qui effectuent des travaux d’ébénisterie, de fabrication et de réparation de meubles. En effet, les principales tâches consistent à déplacer, à mesurer, à couper, à façonner, à assembler et à raccorder des pièces de bois. Au quotidien, cela implique très souvent de faire appel à des machines à éléments coupants pour le sciage, le rabotage, le fraisage, le perçage, le ponçage… Toutes ces manipulations mettent le travailleur à risque d’avoir un contact dangereux avec un élément coupant ou de subir un traumatisme par la projection brutale ou le recul soudain d’une pièce de bois. Il importe aussi de mentionner les risques de dommages à long terme liés à l’exposition aux substances chimiques et aux poussières de bois, aux bruits assourdissants, aux pièces lourdes à manipuler, aux vibrations transmises dans les membres supérieurs…

Les machines à bois : tolérance zéro

Qu’elles soient fixes ou portatives, les machines à éléments coupants peuvent changer une vie en une fraction de seconde, avec leurs mécanismes rotatifs qui tournent à une vitesse de 50 à 80 m/s. « Le banc de scie, c’est ce qui cause le plus d’accidents graves, et c’est ce qui est le plus utilisé dans les milieux de travail du bois », reconnaît d’emblée Vincent Gagné, inspecteur à la CNESST. « Le problème, c’est qu’il s’agit d’un outil qui peut presque tout faire. Tant que la garde de sécurité et les dispositifs de sécurité complémentaires sont en place, il n’y a pas de danger pour les coupes longitudinales, par exemple. Les accidents se produisent lorsque la garde de sécurité est enlevée ou mal positionnée ». Il va sans dire que les blessures, lorsqu’elles ont lieu, se présentent surtout sur les mains et les doigts. En outre, en plus d’être tranchantes, les machines dans le milieu de l’ébénisterie sont vibrantes. À long terme, cela peut avoir des effets pathologiques sur les mains, les coudes et les épaules, et causer des troubles tels que des tendinites et une mauvaise circulation sanguine dans les doigts.

Les dangers chimiques

Les ébénistes et les menuisiers sont exposés de manière chronique à de nombreux produits chimiques dangereux et aux poussières de bois, deux menaces très sérieuses pour la santé. Les produits du traitement du bois ainsi que les solvants, colles, vernis, peintures et liants peuvent parfois conduire à des intoxications aiguës et chroniques ainsi qu’à des maladies professionnelles, même s’ils sont présents en petite quantité. Par exemple, les composés organiques volatils peuvent pénétrer dans le corps par la peau et les poumons et passer directement dans le sang. Par la suite, ils s’infiltrent dans divers organes, dont le cerveau. Si les fortes odeurs désagréables de certains de ces produits peuvent être de bons motivateurs pour porter les appareils de protection respiratoire adéquats, la situation est parfois différente en ce qui concerne la poussière de bois, qui est beaucoup plus sournoise, surtout dans les milieux de travail mal aérés. « Il arrive qu’au poste de sablage, on va mettre l’appareil de protection respiratoire, alors qu’ailleurs dans la ligne de production, on n’en ressentira pas le besoin. Or, il faut évaluer convenablement la concentration de poussière de bois dans l’air afin d’être au courant des risques réels », affirme Vincent Gagné. La poussière de bois en suspension dans l’air peut provoquer à court terme l’irritation des voies respiratoires ou de la peau. À long terme, un dépôt répété de poussière dans les voies respiratoires supérieures peut provoquer un cancer. Un dépôt qui se situe plus profondément dans les poumons peut causer des lésions graves, comme une fibrose pulmonaire ou une pneumopathie chronique. L’exposition répétée à la poussière de bois peut également causer de l’asthme professionnel ou de la sensibilisation cutanée.

Les dommages permanents causés par le bruit

Travailler dans les domaines de la menuiserie et de l’ébénisterie, c’est passer des milliers d’heures dans un environnement où les bruits des machines-outils dépassent généralement les 90 décibels. Sans les mesures de protection appropriées, ce boucan peut certainement provoquer une diminution de l’acuité auditive. Il est bien sûr recommandé, dans un premier temps, de tenter d’éliminer le bruit à la source en privilégiant, par exemple, des machines moins bruyantes, et en insonorisant les locaux de travail. Toutefois, il importe aussi de porter des protecteurs auditifs. « Le fait de négliger de porter une protection auditive adéquate a des répercussions à moyen et à long termes : une ouïe endommagée ne se répare pas, souligne Vincent Gagné. Même si l’équipement de protection auditive peut sembler encombrant au début, on s’y habitue en moins de deux semaines généralement. »

Charges lourdes et postures contraignantes

Dans les entreprises de transformation du bois, on doit effectuer de multiples manipulations de pièces lourdes comme du bois d’œuvre, des panneaux, des planches ou des meubles. Ces manœuvres impliquent de nombreuses torsions, rotations du buste, flexions et autres contraintes posturales. À long terme, ces dernières sont à l’origine de troubles musculosquelettiques tels que des sciatiques et des hernies discales, par exemple. Selon Vincent Gagné, le manque de main-d’œuvre encouragerait certains employeurs à investir un peu plus dans l’équipement servant à manipuler les pièces lourdes : « Alors qu’auparavant, on demandait à deux travailleurs de lever une lourde planche sur la table de travail, on a dû pallier le manque de main-d’œuvre avec un bras robotisé, un palonnier à ventouses qui peut soulever et placer la pièce à travailler. »

Les risques de chute

« Trébucher sur un plancher encombré ou glisser sur un sol couvert de sciure de bois, c’est un autre risque important du métier », indique M. Gagné. Hélas, comme les chutes de plain-pied ne provoquent généralement pas d’accidents causant l’invalidité du travailleur durant de longues périodes, la CNESST n’est pas appelée très souvent à enquêter sur ces cas. Malgré tout, il s’agit de l’un des risques à surveiller dans ce domaine, car de telles chutes peuvent causer des blessures, par exemple des fractures, des entorses, des contusions et des écrasements.

La prévention : un bon investissement

D’un point de vue purement économique, il peut en coûter de 4 à 6 fois plus cher à l’employeur en frais et pénalités en cas de blessure ou de maladie évitable qu’en investissement dans de meilleures mesures de protection des travailleurs. « En milieu de travail, l’employeur doit mettre en place des mesures pour que la santé et la sécurité des travailleurs soient protégées. Il ne peut pas ignorer la loi et les règlements en ce sens », rappelle l’inspecteur de la CNESST. Aux travailleurs qui ne se sentent pas en sécurité, Vincent Gagné recommande, en premier lieu, d’aborder la situation avec leur employeur afin de tenter de trouver une solution. « L’employeur a l’obligation de faire un programme de prévention, d’établir des règles à suivre en lien avec la sécurité et la santé. Le Règlement sur les normes minimales de premiers secours et de premiers soins exige la présence en tout temps d’au moins un secouriste qui a reçu une formation par un organisme agréé par la CNESST; cette personne est habilitée à porter des soins rapidement en cas d’accident. »

Les risques du métier

Les statistiques le confirment : l’ébénisterie et le travail du bois sont des métiers qui exigent les plus hauts standards de prévention et de protection. Selon les statistiques d’accident de la CNESST entre 2015 et 2019, 147 femmes et 1332 hommes ébénistes ou menuisiers en meubles au Québec ont subi des lésions. Voici la répartition des lésions professionnelles inscrites et acceptées par la CNESST durant cette période dans le tableau ci-bas.

Lésions professionnelles chez les ébénistes et menuisiers en meubles du québec*

Nombre de personnes selon le genre d’accident

  • heurtées ou frappées par un objet : 341
  • victimes d’un effort excessif : 246
  • exposées au bruit : 209
  • victimes d’un frottement ou d’une abrasion par friction ou pression :139
  • coincées ou écrasées par de l’équipement ou un objet : 90
  • victimes d’une chute de même niveau : 58

Nombre de cas selon la nature des lésions

  • blessures traumatiques : 520
  • plaies ouvertes : 297
  • maladies au système nerveux ou aux organes sensoriels : 234
  • plaies ou contusions superficielles : 174
  • maladies ou troubles du système musculosquelettique : 147

* Selon les statistiques d’accidents de la CNESST entre 2015 et 2019