Mieux comprendre la mesure des isocyanates

Par Max Hugny

30 juin 2026

Photo : IL21/iStock.com

Présents dans plusieurs secteurs industriels, les isocyanates constituent une cause majeure d’asthme professionnel. Pourtant, mesurer avec précision l’exposition des travailleuses et travailleurs à ces composés hautement réactifs demeure un défi. Des études menées par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) mettent en lumière les limites de certaines méthodes de prélèvement et l’importance d’en comprendre les biais pour interpréter adéquatement les résultats.

Les isocyanates font partie du quotidien de nombreux milieux de travail (carrosserie automobile, construction, industrie du bois ou encore textile). S’ils posent des risques bien connus pour la santé, souvent bien contrôlés, certaines situations échappent encore aux mesures préventives appliquées, par exemple lors de retouches effectuées à l’extérieur des cabines de peinture ou dans des contextes où le contrôle à la source s’avère plus difficile.

La prévention repose alors sur une étape-clé : la mesure de l’exposition. « Toute la chaîne de décision repose sur la mesure, rappelle Simon Aubin, chercheur en chimie analytique et hygiène du travail à l’IRSST. Si le résultat n’est pas bon, les décisions qui en découlent ne le seront pas non plus. » Le problème, c’est que mesurer les isocyanates n’a rien d’évident, car en plus de leur haute réactivité, le type de procédé industriel influence beaucoup la capacité de la méthode à produire un résultat représentatif.

C’est donc précisément ce maillon qu’une équipe de recherche de l’IRSST a choisi d’examiner en profondeur : la performance des méthodes de mesure de l’exposition aux isocyanates.

Une démarche rarement poussée aussi loin

La plupart des études sur les méthodes d’échantillonnage sont réalisées en laboratoire, dans des conditions contrôlées, permettant d’isoler certains paramètres et d’obtenir des résultats précis. Les connaissances qui en découlent peuvent ensuite servir à l’élaboration de normes, qui guident à leur tour les pratiques sur le terrain.

Mais dans le cas des isocyanates, une incertitude demeure : En milieu réel, ces méthodes donnent-elles toujours un portrait fidèle de l’exposition ?

Pour répondre à cette question, l’équipe scientifique a mené une démarche en trois volets : l’élaboration en laboratoire d’un dispositif expérimental capable de reproduire les conditions de pulvérisation observées sur le terrain ; la comparaison de différentes méthodes de prélèvement à une méthode de référence, le barboteur ; puis, la validation de ces résultats en milieu réel, dans un atelier de carrosserie.

Le barboteur, qui capte les isocyanates dans un liquide, permet de les stabiliser rapidement et d’obtenir des mesures fiables, mais ses nombreuses contraintes le rendent peu utilisable en pratique. L’enjeu consistait donc à évaluer dans quelle mesure des méthodes plus simples, utilisant notamment des filtres, peuvent s’en approcher, et surtout, dans quelles conditions.

« On s’est posé une question simple : Est-ce que ce qu’on va observer en laboratoire tiendra dans des conditions réelles ? », explique Hugues Ahientio, étudiant-chercheur en chimie analytique, qui a participé à l’étude.

Ce passage du laboratoire au terrain, réalisé dans une même recherche avec une approche harmonisée, est encore très rare. « C’est une des seules études qui s’est vraiment donné les moyens de faire cette comparaison », souligne Simon Aubin.

Comprendre en laboratoire, valider sur le terrain

En laboratoire, certaines méthodes à filtre ont d’abord montré des résultats comparables à ceux du barboteur. Sauf qu’une fois appliquées dans des conditions réelles, des écarts sont apparus.

« On s’est rendu compte que les conditions produites en laboratoire différaient de celles du terrain, résume Hugues Ahientio. En milieu de travail, les particules sont plus grosses, leur comportement dans l’air varie, et certains paramètres, comme la vitesse de réaction des produits, prennent une importance déterminante. »

Concrètement, cela signifie que des gouttelettes peuvent réagir avant même d’être captées ou analysées, ce qui influence directement l’efficacité des méthodes. Certaines ont ainsi montré des écarts plus marqués par rapport à la méthode de référence, notamment avec des produits à durcissement rapide.

« On a été obligés de reconnaître que l’approche en laboratoire seule ne suffit pas », résume Simon Aubin.

Cela ne signifie pas qu’elle soit inutile. Au contraire : « Le laboratoire permet d’aller très loin dans la compréhension des phénomènes. Mais le terrain vient ajouter une complexité qu’on ne peut pas reproduire entièrement », complète Hugues Ahientio.

La mise en dialogue des deux approches se révèle donc essentielle pour mieux comprendre la portée des résultats obtenus et les biais associés aux différentes méthodes.

Mieux interpréter pour mieux prévenir

Pour les hygiénistes du travail, ces résultats ont des implications concrètes. Il ne s’agit pas de trouver une méthode parfaite, mais de mieux comprendre celles qui sont utilisées.

« Si on sait qu’une méthode peut sous-estimer l’exposition dans certaines situations, on est en mesure d’en tenir compte dans les décisions », souligne Simon Aubin.

Dans ces circonstances, certaines méthodes à filtre, apparaissent comme un compromis intéressant entre faisabilité et performance, à la condition d’en connaître les limites et le contexte de leur utilisation.

Accompagner pour mieux prévenir

Ces travaux s’inscrivent dans une réflexion plus large visant à mieux tenir compte des procédés propres à chaque secteur. D’autres recherches sont en cours, notamment dans le domaine des mousses isolantes pulvérisées (construction), pour affiner la compréhension des méthodes de mesure et de leurs limites.

Si la mesure des isocyanates demeure très complexe, l’IRSST, reconnu comme un pôle d’expertise international sur ces composés, « est toujours là pour accompagner les hygiénistes du travail dans leurs efforts de prévention », rappellent les chercheurs. L’institut met à leur disposition des outils de prélèvement, un guide pratique et une expertise pour soutenir l’interprétation des résultats. « On est là pour ça », insistent-ils. Dans des contextes où les méthodes comportent inévitablement certaines limites, cet accompagnement devient un levier essentiel pour interpréter adéquatement les résultats et comprendre leurs limites.

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