Piétons et véhicules sur les chantiers : une cohabitation à risque

Par Karolane Landry

9 juin 2026

Photo : Denis Bernier

Ce scénario se produit sur de nombreux chantiers : camions-bennes qui entrent et sortent en continu, pelles hydrauliques qui pivotent et autres engins de terrassement qui se déplacent d’un bout à l’autre pendant que des travailleurs et des travailleuses circulent à pied. Cette cohabitation constante entre piétons et véhicules fait de la circulation sur les chantiers, tant en marche avant qu’en manœuvre de recul, un risque majeur pour la sécurité. Pourtant, depuis 2015, les exigences en matière de contrôle de la circulation énumérées au Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC) ont été renforcées. Sorina Rachiteanu, ingénieure sénior en prévention-inspection à la CNESST, nous explique comment les accidents mortels liés à la circulation des véhicules sur un chantier peuvent être évités.

Dans de tels environnements, le danger est omniprésent : des travailleurs et des travailleuses se déplacent à pied ou exécutent des tâches dans une zone où circulent des véhicules. « On se retrouve avec une coactivité, c’est sûr que c’est une situation qui représente des risques élevés d’accident. Les travailleurs peuvent être heurtés ou même écrasés par un véhicule sur le chantier », résume Sorina Rachiteanu. Ce risque ne se limite pas aux grands chantiers routiers, il s’observe sur tous les types de chantiers : bâtiments, excavation résidentielle, travaux municipaux, zones de chargement ou de déchargement, etc.

Les enquêtes de la CNESST montrent qu’en moyenne, on recense historiquement environ un accident mortel par année lié aux manœuvres de recul sur un chantier. Mais depuis 2022, la tendance est préoccupante : « Quand on regarde toutes les enquêtes publiées depuis cette année-là, on constate deux décès par année qui sont liés aux manœuvres de recul », observe l’ingénieure. Une hausse qui rappelle à quel point ces manœuvres demeurent critiques en matière de sécurité.

Un cadre réglementaire clair qui vise l’élimination à la source

La section 2.8 du CSTC est sans équivoque : la circulation des véhicules automoteurs sur un chantier doit être contrôlée par le maître d’œuvre afin de protéger toute personne qui s’y trouve. Ce cadre couvre à la fois la circulation générale et les manœuvres de recul et ce, pour tout type de véhicule. D’abord, le maître d’œuvre doit planifier la circulation des véhicules de manière à restreindre le plus possible les manœuvres de recul. C’est le premier réflexe à adopter : concevoir son chantier pour que les véhicules se déplacent vers l’avant. « On veut toujours réduire le risque à la source », précise Sorina Rachiteanu. Lorsque des manœuvres de recul demeurent nécessaires dans des zones où des personnes circulent à pied, le règlement prévoit exclusivement l’application de l’une ou l’autre des deux mesures de prévention suivantes : 1) l’aménagement d’une aire de recul balisée et interdite d’accès aux piétons; ou 2) un signaleur ou une signaleuse de chantier pour diriger la manœuvre. Conformément au principe de hiérarchisation des mesures de prévention, la première mesure doit être privilégiée. Si cela est impossible, il faut opter pour une signaleuse ou un signaleur de chantier. Dans le cas de l’aire de recul, celle-ci doit être réservée exclusivement aux manœuvres de recul, physiquement délimitée au moyen, par exemple, de cônes, de clôtures, ou de ligne d’avertissement, et clairement interdite aux piétons grâce à une signalisation visible et explicite. Lorsque l’on fait appel à une signaleuse ou à un signaleur de chantier, cette personne doit se consacrer uniquement à la manœuvre de recul. Elle ne doit pas diriger la circulation générale. De plus, le signaleur de chantier doit : a) être formé spécifiquement sur son rôle et sur les règles qui s’appliquent spécifiquement sur le chantier; b) demeurer visible du conducteur ou de la conductrice, le guider tout au long de la manœuvre et demeurer en dehors de la trajectoire du véhicule; c) porter un vêtement de haute visibilité jaune-vert fluorescent. Pour sa part, le conducteur du véhicule qui effectue la manœuvre doit immobiliser immédiatement le véhicule s’il ne voit plus le signaleur ou la signaleuse. « S’il n’y a pas une de ces deux mesures, c’est simple, on ne recule pas », mentionne Mme Rachiteanu.

Ainsi, dans une zone mécanisée balisée où il est clairement établi qu’aucune personne ne peut circuler à pied, les véhicules peuvent faire des manœuvres de recul sans l’aide de signaleur. Des procédures doivent toutefois être prévues pour les situations où une personne doit exceptionnellement descendre de son véhicule. Avant qu’elle ne le fasse, tous les opérateurs doivent en être avisés et confirmer qu’ils ont bien reçu l’information. À partir de ce moment, la zone ne peut plus être considérée comme exempte de travailleurs — et les manœuvres de recul y deviennent immédiatement interdites.

Planifier, baliser, superviser

Le maître d’œuvre doit gérer l’ensemble de la circulation sur le chantier : installer une signalisation cohérente, délimiter les voies des véhicules et celles destinées aux piétons, baliser les aires de travail, contrôler la vitesse. Lorsque 10 travailleurs ou plus sont présents à un moment donné des travaux, il doit également préparer un plan de circulation. Ce plan, qui intègre les mesures de prévention pour éliminer toute coactivité entre les piétons et les véhicules, tant en marche avant que lors d’une manœuvre de recul, doit être mis en œuvre sur le terrain, puis ajusté au fil de l’avancement des travaux. La prévention repose aussi sur un accueil structuré de toute personne accédant au chantier, y compris les sous-traitants et camionneurs artisans afin qu’ils soient informés des règles à respecter. L’information doit aussi être communiquée aux travailleurs lorsque le plan est mis à jour. « Ce qu’on voit souvent dans les accidents, c’est que la victime n’est pas une travailleuse ou un travailleur régulier du chantier : ce sont des personnes qui arrivent de l’externe. D’où l’importance d’un accueil clair dès leur arrivée, pour qu’ils connaissent les règles et les mesures en place », explique l’ingénieure. Une supervision constante, des rappels fréquents et une communication claire contribuent à transformer ces règles en réflexes collectifs.

Même lorsqu’un chantier comporte moins de 10 travailleurs et travailleuses et qu’un plan de circulation formel n’est pas obligatoire, les mesures de sécurité prévues par le CSTC demeurent exigées. « Il y a certains maîtres d’œuvre qui croient à tort que si le plan n’est pas requis parce qu’ils ont moins de 10 travailleurs, les mesures ne sont pas requises. C’est complètement faux », souligne Sorina Rachiteanu.

« Les technologies comme les alarmes de recul, caméras, radars ou systèmes d’ultrasons peuvent soutenir la prévention, mais elles sont loin d’être infaillibles. »

Et la technologie?

Les technologies comme les alarmes de recul, caméras, radars ou systèmes d’ultrasons peuvent soutenir la prévention, mais elles sont loin d’être infaillibles. L’alarme de recul, bien que requise par la réglementation sur plusieurs types de véhicules, ne garantit pas la sécurité : dans un chantier bruyant, le signal est facilement masqué, et plusieurs travailleurs et travailleuses finissent par s’y habituer. Quant aux caméras et aux radars, ils présentent des limites importantes : poussière, climat, chocs, angles morts, remorques qui obstruent la vue, fausses alarmes fréquentes et capacité limitée à détecter un humain plutôt qu’un simple obstacle. Ces outils technologiques peuvent donc servir d’aide à la conduite, mais ne remplacent jamais les mesures exigées par la réglementation.

Entre échéanciers et sécurité : un équilibre fragile

Plusieurs accidents liés aux manœuvres de recul demeurent largement évitables. La pression des échéanciers, le manque de ressources et la volonté d’aller vite amènent parfois les équipes à contourner les mesures prévues ou à tolérer des pratiques risquées. Cette réalité, combinée à une culture de chantier où certaines habitudes demeurent ancrées, contribue à maintenir des risques pourtant évitables. « On le voit souvent dans les accidents : des véhicules qui reculent sur 10, 20 ou 30 mètres, comme si c’était normal, alors que ça ne devrait jamais être toléré de reculer tout court », ajoute Mme Rachiteanu. Renforcer la culture de prévention passe donc par une prise de conscience collective : respecter les règles, planifier les travaux à l’avance et refuser les raccourcis doivent devenir des réflexes partagés. Changer cette culture exige de mobiliser tout le monde : maîtres d’œuvre, employeurs, travailleurs, comités de santé et de sécurité, représentants en santé et en sécurité, associations sectorielles, etc.

Les manœuvres de recul comptent parmi les risques les plus persistants du milieu de la construction. La réglementation est là, les outils existent et les solutions sont accessibles. Pourtant, la banalisation des manœuvres de recul, la pression des échéanciers et certaines habitudes bien ancrées continuent d’exposer les travailleurs et les travailleuses à des situations évitables. En transformant les bons réflexes en pratiques quotidiennes, il est possible de faire reculer le risque pour de bon!

Une nouvelle page Web à consulter!

Fraîchement lancée, la page Circulation sur un chantier de construction du site Web de la CNESST propose une vue d’ensemble vulgarisée des obligations réglementaires : gestion de la circulation, balisage des voies, zones mécanisées, accueil au chantier et mesures à mettre en place pour réduire les risques.

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