Retour au travail : mieux cerner les inquiétudes

L’anxiété est depuis longtemps reconnue comme ayant une grande influence sur l’incapacité prolongée au travail conséquente à un trouble musculosquelettique persistant. Or, aucune étude ne s’était jusqu’à maintenant attardée à comprendre une de ses composantes, soit les inquiétudes excessives des travailleurs concernant leur milieu de travail.

Dans les cas d’inquiétudes excessives et difficilement gérables, il se peut qu’il s’agisse d’un trouble d’anxiété généralisée. « La façon d’intervenir avec ces gens est, entre autres, de les rendre tolérants à l’incertitude », souligne Marie-France Coutu, chercheuse et professeure à l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke. Les personnes souffrant d’anxiété généralisée s’inquiètent habituellement pour des problèmes qui n’arrivent généralement pas. « Cependant, en contexte d’incapacité au travail, est-ce que les travailleurs pourraient en quelque sorte avoir raison de s’inquiéter ? », s’est-elle demandé.

C’est donc pour documenter l’environnement de travail et les différents éléments qui pourraient susciter des inquiétudes que cette étude, financée par l’IRSST, a été entreprise en 2014. On définit l’inquiétude comme étant « un enchaînement de pensées relativement incontrôlables qui ont des conséquences négatives », explique Marie-France Coutu. La chercheuse et son équipe voulaient également identifier des pistes d’action mieux adaptées pour guider l’intervention de réadaptation au travail de sujets ayant subi un trouble musculosquelettique.

Problèmes réels

L’équipe a recruté 80 travailleurs en processus de retour au travail et documenté leur perspective au moyen de questionnaires et d’entrevues, puis a suivi 56 d’entre eux jusqu’à la fin de leur démarche. Les ergothérapeutes des participants à l’étude ont aussi rempli des questionnaires.

La recherche a d’abord fait ressortir que les inquiétudes des travailleurs blessés s’orientent essentiellement autour de leur incapacité et de leurs tâches (Est-ce que je vais être capable de faire mon travail ? Est-ce que ma douleur va persister ? Est-ce que je vais me blesser à nouveau ?). Les inquiétudes liées à leur vie personnelle se sont avérées marginales, « ce qui est l’inverse du trouble d’anxiété généralisée », précise la chercheuse.

La force de cette étude est d’avoir triangulé les informations provenant des travailleurs avec celles de professionnels de la réadaptation au travail, soit les ergothérapeutes. Le jugement clinique de ces derniers converge avec la vision des travailleurs blessés, à savoir qu’ils s’inquiètent de problèmes existants, essentiellement liés à leur travail ou à leur épisode d’incapacité.

Les six pistes d’action

  1. Entamer une réflexion avec plusieurs groupes sur les objectifs visés par cette pratique et sur ses effets.
  2. Détecter les difficultés psychologiques et formaliser un suivi systématique des travailleurs en absence prolongée du travail.
  3. Former les intervenants en prévention de l’incapacité pour qu’ils puissent détecter les difficultés psychologiques des travailleurs ayant une incapacité au travail.
  4. Évaluer en profondeur les inquiétudes des travailleurs, mais également collecter des renseignements pour statuer s’il s’agit d’un problème lié à l’environnement de travail. Selon ces deux sources d’information, procéder à une résolution de problème pour favoriser le retour en emploi.
  5. Intervenir dans l’environnement de travail pour favoriser la marge de manoeuvre du travailleur.
  6. En l’absence de marge de manoeuvre et en présence de fortes inquiétudes et d’une intolérance à l’incertitude, orienter rapidement l’intervention vers des solutions alternatives au retour au poste prélésionnel.

Donner des orientations plus claires

Ce constat pourrait contribuer à mieux orienter les interventions. Ainsi, au lieu d’intervenir auprès de l’individu, comme cela se fait habituellement dans les cas d’inquiétudes excessives, il faudrait plutôt s’attarder à son environnement professionnel et aux obstacles possibles à son retour en emploi. « Dans ce type de situation, la collaboration avec les milieux de travail devient cruciale », remarque la chercheuse.

En tentant de mieux comprendre les résultats, les chercheurs ont conclu que la marge de manoeuvre au travail est associée aux inquiétudes. Il s’agit de « la possibilité ou la liberté dont le travailleur dispose pour élaborer différentes façons de travailler, pour répondre aux exigences de production, et ce, sans effet défavorable sur sa santé », résume Marie-France Coutu. Lorsque le travailleur a de la difficulté à satisfaire aux exigences de sa tâche, il faut trouver des stratégies pour les adapter ou les moduler, soit modifier l’ordonnance du travail, soit utiliser de nouveaux outils pour réduire les contraintes, par exemple. « Lorsque la marge de manoeuvre d’une personne est suffisante pour qu’elle puisse réaliser son travail sans effet délétère sur sa santé et répondre aux besoins de production, les gens retourneront davantage au travail. Quand elle est insuffisante, il y a environ huit fois plus de risque que ça ne se produise pas », poursuit Marie-France Coutu. L’accompagnement d’un ergothérapeute durant le processus de retour en emploi semble également favorable.

Pistes d’action

L’étude voulait aussi proposer des pistes d’action et explorer leur pertinence dans la pratique d’une dizaine d’ergothérapeutes. À la lumière de ses résultats, les chercheurs ont formulé six constats et pistes d’action, que les ergothérapeutes consultés ont toutes jugées pertinentes.

Parmi ces pistes d’action, notons l’importance d’intervenir dans l’environnement de travail pour s’assurer que les travailleurs disposent d’une marge de manoeuvre suffisante. Que des professionnels qualifiés procèdent à l’évaluation systématique de cette marge de manoeuvre permettrait d’identifier les mesures nécessaires pour l’adapter au travailleur tout en répondant aux attentes de production.

L’étude recommande aussi de former les intervenants pour améliorer leur aptitude à détecter les difficultés psychologiques des travailleurs ayant une incapacité au travail afin d’éviter d’identifier à tort des troubles d’anxiété généralisée. Les outils utilisés présentement en psychopathologie s’avèrent peu adaptés à ces travailleurs, affirme Marie-France Coutu. « Pour nous, une des prochaines phases serait d’identifier une façon d’intégrer l’évaluation des inquiétudes des travailleurs à l’évaluation de leur marge de manoeuvre au travail pour avoir un portrait qui reflète une réalité significative à leurs yeux. ».

Pour en savoir plus

COUTU, Marie-France, Marie-José DURAND, Iuliana NASTASIA, Fergal O’HAGAN, Patrick GOSSELIN, Marie-Élise LABRECQUE, Sara PETTIGEW, Djamal BERBICHE. Incapacité due à un trouble musculosquelettique − Les inquiétudes liées à l’environnement de travail, R-1058, 132 pages.